Sénégal: Recherche médicale - Une bactérie du lait maternel ouvre une piste contre la malnutrition infantile

Parmi les découvertes scientifiques, certaines passent presque inaperçues alors qu'elles pourraient, à terme, changer la vie de millions de personnes. Celle annoncée par l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) appartient à cette catégorie.

Une équipe de chercheurs sénégalais, en collaboration avec l'IHU Méditerranée Infection et l'Université Aix-Marseille, vient d'identifier une nouvelle espèce de bactérie jusque-là inconnue de la science. Baptisée Neobacillus camarae, elle a été isolée dans le lait maternel d'une mère sénégalaise allaitant un enfant en bonne santé.

Au-delà de la satisfaction académique que représente la découverte d'une nouvelle espèce vivante, les scientifiques y voient une piste prometteuse pour mieux prévenir et combattre la malnutrition infantile, un défi sanitaire majeur au Sénégal comme dans une grande partie de l'Afrique.

Une découverte qui ne doit rien au hasard

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Découvrir une nouvelle bactérie n'est pas un événement courant. Les chercheurs ont dû mener plusieurs années de travaux, comparer son patrimoine génétique avec celui de dizaines d'autres espèces déjà connues et démontrer qu'elle possédait des caractéristiques totalement inédites avant qu'elle soit reconnue officiellement comme une nouvelle espèce. L'étude vient d'être publiée dans la prestigieuse revue scientifique Antonie van Leeuwenhoek, spécialisée en microbiologie.

La bactérie a reçu le nom de Neobacillus camarae en hommage au professeur Makhtar Camara, enseignant-chercheur à la Faculté de médecine, de pharmacie et d'odontologie de l'UCAD, salué pour sa contribution à la recherche sur le microbiote humain et la surveillance de la résistance aux antibiotiques.

Pourquoi avoir étudié le lait maternel ?

Le choix du lait maternel n'a rien d'anodin. Longtemps considéré comme un simple aliment, il est aujourd'hui reconnu comme un véritable écosystème vivant. Il contient naturellement des milliards de bactéries dites « bénéfiques » qui participent à la construction de la flore intestinale du nourrisson dès les premiers jours de sa vie.

Cette flore intestinale, appelée microbiote, joue un rôle essentiel dans la digestion, le développement du système immunitaire et la protection contre de nombreuses infections.

Les chercheurs sénégalais ont voulu comprendre quelles bactéries composent le lait maternel des femmes sénégalaises afin d'identifier celles qui pourraient protéger davantage les enfants, notamment ceux exposés à la malnutrition. Les prélèvements ont été réalisés auprès de mères vivant dans plusieurs régions du Sénégal, avant d'être analysés grâce à des techniques de microbiologie et de séquençage génétique de dernière génération.

Une arme potentielle contre la malnutrition

Le principal intérêt de cette découverte réside ici.

L'étude s'inscrit dans un vaste programme de recherche visant à identifier de futurs probiotiques. Derrière ce terme parfois technique se cachent des micro-organismes vivants capables d'améliorer l'équilibre du microbiote intestinal.

Aujourd'hui, les probiotiques sont déjà utilisés dans certains yaourts ou compléments alimentaires pour favoriser une meilleure digestion.

Les chercheurs espèrent aller beaucoup plus loin. Si les propriétés de Neobacillus camarae se confirment, cette bactérie pourrait un jour entrer dans la composition de produits nutritionnels spécialement conçus pour les nourrissons souffrant ou risquant de souffrir de malnutrition.

Au Sénégal, où la malnutrition chronique touche encore de nombreux enfants de moins de cinq ans, une telle innovation pourrait constituer un précieux complément aux politiques nutritionnelles existantes.

Les scientifiques restent néanmoins prudents. La découverte d'une bactérie ne signifie pas qu'un traitement est immédiatement disponible. Plusieurs années de recherches seront encore nécessaires pour comprendre précisément son fonctionnement et vérifier son efficacité chez l'être humain.

Un trésor encore largement inexploré

Pour les microbiologistes, découvrir une nouvelle espèce revient un peu à ouvrir un livre dont aucune page n'a encore été lue.

Les premières analyses montrent que Neobacillus camarae possède un patrimoine génétique particulier qui la distingue nettement de toutes les espèces déjà connues. Les chercheurs ont démontré que son génome est suffisamment différent pour justifier la création d'une nouvelle espèce bactérienne.

Ils ont également observé que cette bactérie présente des caractéristiques biologiques originales susceptibles d'intéresser la recherche.

Certaines bactéries produisent naturellement des substances capables de neutraliser d'autres microbes. D'autres fabriquent des enzymes utilisées dans l'industrie alimentaire, pharmaceutique ou agricole. D'autres encore participent à la dégradation de polluants ou améliorent la fertilité des sols.

Les auteurs de l'étude soulignent que les bactéries du genre Neobacillus sont déjà connues pour leur robustesse et leur potentiel biotechnologique. La nouvelle espèce pourrait, elle aussi, receler des propriétés encore insoupçonnées qui devront être explorées par de futures recherches.

Une découverte aux retombées économiques possibles

Si les recherches aboutissent, les bénéfices pourraient dépasser largement le domaine médical.

Le développement de probiotiques produits localement ouvrirait la voie à une véritable filière biotechnologique sénégalaise. Des entreprises pourraient fabriquer des compléments nutritionnels adaptés aux besoins des populations africaines, réduisant ainsi la dépendance envers des produits importés.

À plus long terme, cette découverte pourrait également générer des brevets, attirer des financements internationaux et renforcer les partenariats entre universités, centres de recherche et entreprises du secteur pharmaceutique ou agroalimentaire.

Pour un pays qui ambitionne de développer une économie fondée sur le savoir et l'innovation, la recherche scientifique devient ainsi un investissement stratégique autant qu'un levier de développement.

Une victoire pour la science africaine

Cette découverte illustre également la montée en puissance de la recherche menée sur le continent.

Pendant longtemps, les grandes découvertes en microbiologie étaient essentiellement associées aux laboratoires européens ou nord-américains. Aujourd'hui, les chercheurs africains participent pleinement à la production des connaissances scientifiques mondiales.

L'étude mobilise des équipes de l'UCAD, de l'Institut de recherche pour le développement (IRD), de l'IHU Méditerranée Infection et de l'Université Aix-Marseille. Mais le point de départ est bien sénégalais : c'est au Sénégal que les prélèvements ont été réalisés, autour d'une problématique qui concerne directement les populations africaines, la santé des nourrissons et la lutte contre la malnutrition.

En saluant cette avancée, le recteur de l'UCAD, le professeur Alioune Badara Kandji, n'a pas seulement félicité une équipe de chercheurs. Il a souligné que cette découverte participe au rayonnement scientifique du Sénégal et démontre que les universités africaines peuvent produire des recherches de très haut niveau répondant à des enjeux mondiaux.

L'histoire de Neobacillus camarae ne fait sans doute que commencer. Avant qu'elle ne débouche, peut-être, sur de nouveaux probiotiques ou des innovations thérapeutiques, elle rappelle une évidence souvent oubliée : les solutions aux grands défis sanitaires de demain pourraient bien naître dans les laboratoires africains, à partir de ressources biologiques locales et de l'expertise de chercheurs du continent.

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