Sénégal: De la mécanique à l'éducation

1 Juillet 2026

Si le parcours scolaire et académique définissait à lui seul la destinée professionnelle, Mamadou Amadou Ly serait aujourd'hui bien loin du secteur de l'enseignement. Titulaire d'un baccalauréat technique, il s'est pourtant laissé guider par sa passion pour l'alphabétisation et a consacré toute sa vie à la promotion de l'enseignement bilingue au Sénégal, en Afrique et à travers le monde.

«Le destin n'est pas une question de chance, mais de choix », disait William J. Bryan. Et ce choix, Mamadou Amadou Ly a su le faire dès son plus jeune âge.

Le natif de Podor, dans le nord du Sénégal, a très tôt développé un amour pour les langues, notamment pour l'enseignement de sa langue maternelle. Issu d'une famille halpulaar, il fréquente d'abord, comme tous les enfants de sa localité, le daara avant de rejoindre l'école française à l'âge de 6 ans, au début des années 1970.

Sept ans plus tard, après l'obtention du Certificat de fin d'études élémentaires (Cfee), le jeune Podorois quitte pour la première fois sa famille, à l'âge de 12 ans, à la quête du savoir. Il est orienté à Saint-Louis, au Lycée technique André Peytavin. C'est là que commence son histoire avec les sciences, plus précisément avec la filière technique.

Restez informé des derniers gros titres sur WhatsApp | LinkedIn

« Tout mon parcours, depuis la 6e jusqu'à l'université, je l'ai effectué dans l'enseignement technique. C'est pourquoi je ne suis pas un bon littéraire », insiste Mamadou Amadou Ly, le sourire aux lèvres.

Même s'il refuse de se considérer comme « un bon littéraire », le directeur général de l'organisation Associates in Research and Education for Development (Ared) ignorait encore que sa destinée tournerait autour des lettres, et non des machines ou de la mécanique. Comme l'a écrit le philosophe allemand Arthur Schopenhauer : « La destinée mélange les cartes, et nous jouons ».

Au début, enseigner le français et le halpulaar n'était, pour le jeune lycéen, qu'une activité bénévole. Il se mettait spontanément au service de sa communauté, sans rien attendre en retour, avec beaucoup d'enthousiasme.

« J'ai commencé par le bénévolat. Dans notre culture halpulaar, on menait beaucoup d'actions d'alphabétisation pour nos parents qui ne savaient ni lire ni écrire. Une association nous aidait à le faire depuis que nous étions au lycée et nous encourageait à nous investir dans l'alphabétisation », confie-t-il avec fierté.

Du volontariat à une véritable vocation

Pendant les grandes vacances scolaires, Mamadou Amadou Ly et son équipe apprenaient ainsi à leurs parents à lire et à écrire. Leur association regroupait une génération de collégiens et de lycéens bénévoles.

C'est d'ailleurs dans ce cadre qu'il rencontre celle qui deviendra la fondatrice de l'Ared, Sonja Fagerberg Diallo, une Américaine linguiste de formation, qui jouera un rôle déterminant dans son parcours.

« Ce que tu es en train de faire est un excellent travail, et je pense que tu ferais un très bon éducateur », lui avait-elle lancé.

À l'époque, il peine à croire à ces paroles. Il poursuit donc sa formation technique et choisit la série F1, option génie mécanique.

« Et voilà qu'un mécanicien devient aujourd'hui lauréat d'un prix en éducation », lance-t-il avec ironie.

En réalité, hormis les stages effectués à la fin de sa formation en génie mécanique à la M2A, puis un passage à Taïba, dans une usine où il fabriquait des pièces mécaniques, le lauréat du Prix Yidan pour le développement de l'éducation 2025 n'exercera jamais véritablement ce métier. Toute son énergie sera finalement consacrée à l'éducation.

Peu à peu, son choix devient une évidence : il quitte la mécanique pour l'enseignement.

Pourtant, comme le souligne Chantal Patron, « un choix implique toujours un renoncement contrariant ». Celui de Mamadou Amadou Ly contrarie profondément ses parents, qui rêvaient de voir leur fils devenir ingénieur en mécanique et parcourir le monde.

« Quand je suis allé annoncer à mes parents que j'avais décidé de travailler dans l'alphabétisation, l'un de mes proches m'a dit : « Avec tout ce qu'on a investi sur toi pour faire l'enseignement technique, tu abandonnes tout cela pour faire de l'alphabétisation ? » », se souvient-il, le regard perdu au loin, un sourire aux lèvres.

À cette époque, explique-t-il, l'alphabétisation « n'était pas valorisante ». Ses parents ne voyaient pas comment leur fils pourrait y construire un avenir.

« À l'époque, je percevais environ 190.000 FCfa par mois. C'était en 1989. J'épargnais 50.000 FCfa à la banque pour préparer un départ en France afin d'étudier la maintenance industrielle à l'université de Perpignan. J'avais même obtenu une préinscription à l'Université de technologie de Compiègne (Utc) », raconte-t-il.

Son projet était clair : économiser, partir en France et poursuivre ses études. Mais les deux années passées à Kolda vont tout bouleverser.

« En voyant que notre travail changeait la vie des femmes, j'ai dit à l'Américaine : « J'ai renoncé, je ne pars plus. » Elle m'a demandé : « Tu es sûr ? » J'ai répondu : « Oui. Je préfère rester dans l'alphabétisation » ».

Le sentiment d'être utile

Sa passion l'emporte finalement sur toutes les hésitations. Décidé à approfondir ses compétences, il se forme continuellement, aussi bien sur le terrain qu'à l'université. Il fréquente de nombreuses personnalités du secteur avant de rejoindre l'Université Paris III, où il obtient un diplôme de hautes études de pratique sociale, en alternance.

Durant ses vingt premières années d'expérience, beaucoup le surnomment « l'enseignant du pulaar ». Une appellation réductrice, selon lui. En réalité, il formait des adultes sur des thématiques essentielles au développement local : gestion des ressources naturelles, prévention des conflits, pastoralisme au Sahel... Des formations qu'il dispensait aussi bien au Sénégal que dans plusieurs pays de la sous-région.

« Nous avons vu que ces jeunes changeaient de comportement après les formations. Ils prenaient des carnets, notaient, s'organisaient. En mécanique, on travaille dans un environnement inanimé. J'étais devant une machine que je réglais pour fabriquer une pièce. En alphabétisation, j'étais face à des personnes qui étaient tellement heureuses que, parfois, elles m'applaudissaient dès qu'elles me voyaient arriver », compare-t-il.

Lettre après lettre, mot après mot, Mamadou Amadou Ly et son équipe ont ainsi appris à des milliers d'adultes à lire et à écrire sans qu'ils n'aient jamais fréquenté l'école.

« À l'époque, il n'y avait ni e-mail ni WhatsApp. Tout passait par des lettres. Et ces lettres parlaient de divorces, de problèmes familiaux, de déclarations d'amour... Grâce à l'alphabétisation, les gens pouvaient enfin lire eux-mêmes leur courrier et préserver leur intimité », souligne-t-il.

Aujourd'hui, le directeur de l'Ared l'affirme sans hésiter : s'il devait renaître, il referait exactement le même choix.

« Je militerais encore pour l'alphabétisation et l'enseignement bilingue ».

Un engagement qui lui a valu une reconnaissance internationale. Après le Prix Yidan 2025, Mamadou Amadou Ly a figuré, en 2026, dans le prestigieux classement TIME100, qui distingue les cent personnalités les plus influentes au monde.

AllAfrica publie environ 600 articles par jour provenant de plus de 90 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.