Ile Maurice: Veemal Gungadin - «Si l'usage de l'IA ne sert ni l'humain ni l'intérêt général, il ne mérite pas notre infrastructure»

interview

Le CEO de Mauritius Telecom (MT) décrit l'intelligence artificielle comme le nouveau socle de la stratégie numérique du groupe. Il met en avant une transformation déjà engagée, tout en redéfinissant les compétences et les usages.

En décembre 2025, MT a dévoilé sa stratégie «Bridging Africa and Asia», qui ambitionne de faire de Maurice une plateforme numérique de référence entre les deux continents. Un an plus tard, quelles avancées concrètes ont été réalisées et quelles seront les prochaines étapes de cette feuille de route ?

La stratégie a été conçue pour être exécutée, pas seulement annoncée. Nous l'organisons autour de quatre corridors, et chacun a livré du concret cette année. Sur le Connectivity Corridor : modernisation du backbone IP du pays, capacité de bande passante internationale en hausse de plus de 30 %, extension de notre réseau de diffusion de contenu (CDN) à Londres et à Johannesburg. Et nous sommes devenus le premier opérateur du pays à tester la 5G-Advanced.

Suivez-nous sur WhatsApp | LinkedIn pour les derniers titres

Sur l'AI & Compute Corridor: lancement en juillet 2025 de mytGPT, la première plateforme d'IA souveraine de niveau entreprise à Maurice, suivi de mytGPT Education en pilote au Collège Maréchal à Rodrigues, et un accord avec le ministère de l'Éducation pour l'étendre à l'échelle nationale. Sur le Financial Corridor: refonte de l'application My.T Money tout en préparant les partenariats stratégiques qui lui permettront de devenir une plateforme de paiement transfrontalier.

Sur l'Innovation & Scale-Up Corridor, le All my.t Business AI Summit de juillet 2025 a réuni plus de 1 000 participants, et a posé les bases d'un écosystème national autour de l'IA.

Les 16 et 17 juillet prochains, MT organisera la deuxième édition du «All my.t Business AI Summit». Quelles seront les grandes innovations qui marqueront cette édition et comment répondront-elles aux attentes des particuliers, des entreprises et des institutions ?

Vous y verrez, sur la même scène au SVICC, à Pailles, les preuves concrètes de l'exécution, et les annonces qui traceront la feuille de route de la deuxième année. Sans tout dévoiler, je peux donner trois lignes directrices. La première Maurice est en train de se connecter au monde autrement, avec des partenariats internationaux qui changent la carte numérique du pays. La deuxième : Maurice construit une IA souveraine qui parle aux Mauriciens dans leur langue, leurs institutions et leur quotidien.

Et enfin, MT devient la couche intelligente du quotidien mauricien, au-delà du seul rôle d'opérateur de télécommunications. Pour les particuliers, des services plus simples, plus rapides et plus utiles. Pour les entreprises, des outils qui leur donnent un accès direct à des capacités hier inaccessibles. Pour les institutions, des infrastructures sur lesquelles bâtir des politiques publiques numériques durables.

Le Budget prévoit la participation potentielle de Maurice au projet Google America-India Connect. En quoi cette initiative représente-t-elle une opportunité stratégique pour MT et, plus largement, pour le positionnement de Maurice comme hub numérique régional ?

L'histoire numérique de Maurice est, depuis le départ, une histoire de câbles. En 1999, le Cabinet approuvait la participation à SAFE, qui nous a placés sur la route stratégique entre l'Afrique et l'Asie. La décision a été prise avant que les bénéfices ne soient évidents. Nous bénéficions encore aujourd'hui de cette anticipation. La participation à AmericaIndia Connect relève du même instinct. C'est une opportunité stratégique à trois titres.

D'abord, elle ajoute une couche de résilience à nos systèmes sous-marins existants, à un moment où la dépendance économique à la connectivité ne fait que croître. Ensuite, elle replace Maurice sur les routes numériques qui comptent pour la décennie à venir, entre deux des plus grands marchés du monde. Enfin, elle conforte notre positionnement de plateforme neutre, fiable et bien gouvernée, ce qui est aujourd'hui rare et donc précieux

. Mauritius Telecom est prêt à jouer son rôle d'opérateur national dans la mise en oeuvre de cette opportunité. Nous le ferons en partenariat avec le Gouvernement et avec les opérateurs internationaux concernés.

Le développement des infrastructures numériques devient un enjeu stratégique. Quels investissements MT prévoit-elle pour accompagner la montée en puissance de l'économie numérique ?

C'est exactement la raison d'être de notre AI & Compute Corridor. Mauritius Telecom opère déjà un centre de données certifié Tier IV, et notre plateforme my.t Cloud a évolué cette année pour devenir un environnement cloud entièrement managé.

Sur cette base, nous étendons trois capacités en parallèle : le calcul, avec des clusters GPU dédiés à l'IA ; le stockage et le traitement de données sensibles dans un cadre souverain ; et l'interconnexion régionale, pour que le compute installé à Maurice puisse servir l'économie de la sous-région. L'investissement est planifié sur la durée du plan 2026-2029. Nous avons accéléré le rythme dès 2025, avec un CapEx en hausse de 15,4 %.

À mesure que l'IA se développe, les enjeux liés à la cybersécurité, à la protection des données et à la gouvernance deviennent de plus en plus importants. Comment MT renforce-t-elle la confiance numérique et s'assure-t-elle d'un usage responsable et sécurisé de ces nouvelles technologies ?

La confiance n'est pas un slogan, c'est une infrastructure. Et comme toute infrastructure, elle se construit pièce par pièce. En matière de cybersécurité, nous avons renforcé nos capacités cette année grâce à la certification ISO 27001:2022, au déploiement de systèmes de détection des menaces fondés sur l'IA et à l'alignement de nos pratiques sur les standards internationaux.

En matière de gouvernance, j'ai une conviction claire. Un pays qui veut accueillir l'IA doit savoir quels systèmes existent, qui en est responsable, ce qu'ils sont autorisés à faire et comment leurs décisions peuvent être contestées. C'est ainsi que la confiance se construit.

De nombreux pays cherchent aujourd'hui à devenir des hubs technologiques et numériques. Face à la concurrence de places comme Singapour, Dubaï ou encore certains pays africains, quels sont, selon vous, les principaux atouts de Maurice et de MT pour faire la différence sur la scène régionale et internationale ?

Maurice ne deviendra pas Singapour, et ne cherche pas à devenir Dubaï. Notre force, historiquement, n'a jamais été la taille ou la profondeur du marché intérieur. Notre force, c'est notre capacité, prouvée à plusieurs reprises, à passer d'une couche de valeur à la suivante, du sucre au textile, du textile au tourisme, du tourisme aux services financiers, puis à la connectivité numérique. À chaque étape, nous avons appris à devenir utiles au monde, à partir d'une île.

Sur le numérique, nos atouts sont précis. Le premier est la confiance institutionnelle. Notre cadre réglementaire, notre stabilité politique et notre réputation de juridiction bien gouvernée font de Maurice une plateforme neutre, ce qui est aujourd'hui un actif stratégique entre l'Afrique et l'Asie.

Le deuxième est la connectivité. Plus de trente ans d'investissement dans la fibre, dans les câbles sous-marins, dans la 5G et dans des centres de données certifiés, ce n'est pas rattrapable en un an.

Le troisième est la langue et le talent multiculturels. Nos collaborateurs parlent à la fois aux marchés francophones, anglophones, indiens et africains.

Le quatrième est la taille. Précisément parce que nous sommes petits, nous pouvons aligner le Gouvernement, l'opérateur national et l'écosystème plus vite que la plupart des géographies concurrentes.

Le rôle de Mauritius Telecom est de transformer ces atouts en infrastructure, en plateforme et en services. Le rôle de Maurice est de continuer à apprendre tôt et à s'organiser sérieusement. C'est ainsi que les petits pays montent.

L'IA transforme déjà les métiers, les compétences et les modes de travail. Comment MT prépare-t-elle ses collaborateurs, ses clients et ses partenaires à cette évolution afin que cette transformation soit synonyme d'opportunités plutôt que de ruptures ?

La transformation que provoque l'IA est trop importante pour être laissée au hasard. Nous avons engagé en 2025 une transformation interne profonde, articulée autour de cinq valeurs - We Care, We Win as One Team, We Learn, Adapt and Grow, We Aim High and Stay Humble, et We Act with Goodwill and Integrity. Ces valeurs ne sont pas décoratives, elles structurent notre manière de travailler à l'ère de l'IA. Concrètement, plus de la moitié de nos effectifs a suivi des programmes de formation à l'IA et au numérique au cours de l'année.

La formation aux outils d'IA est désormais un axe permanent de développement professionnel. Pour nos clients, nous concevons nos services selon un principe simple, l'IA doit rendre la vie plus simple, et non plus opaque. Pour nos partenaires, nous avons l'ambition de construire un écosystème national où les start-up, les PME, les institutions et les grands opérateurs internationaux travaillent ensemble.

Notre conviction est claire : à condition d'investir tôt dans les compétences et dans la confiance, l'IA crée plus d'opportunités qu'elle ne provoque de ruptures. Mais cela ne se fait pas tout seul.

Selon vous, l'IA remplacera-t-elle un jour l'humain? Plus largement, comment garantir que cette révolution technologique demeure une force au service du progrès humain et du développement de la société mauricienne ?

Je n'y crois pas. L'IA ne remplace ni le jugement, ni la responsabilité, ni la créativité de l'humain. Elle peut, en revanche, étendre ce qu'une personne est capable de faire. L'IA n'est pas un substitut à l'humain, c'est une amplification de l'humain. La question importante n'est pas de savoir si l'IA va remplacer l'humain. La véritable question est de savoir si ceux qui dirigent une équipe, une entreprise ou une institution sont capables de rester responsables lorsqu'une partie du travail est désormais effectuée par des systèmes.

Il faut pouvoir diriger ces systèmes, vérifier leurs résultats et assumer leurs conséquences. Cette responsabilité élargie définit aujourd'hui un bon manager, un bon professionnel et une bonne institution. Pour que la révolution de l'IA reste une force au service du progrès humain et de Maurice, trois conditions sont essentielles. Investir dans les compétences, afin que chaque Mauricien puisse comprendre, utiliser et bénéficier de ces technologies; construire des règles claires et des cadres de gouvernance, afin qu'il soit toujours possible de savoir qui est responsable de quoi ; et garder une exigence éthique. Si l'usage de l'IA ne sert ni l'humain ni l'intérêt général, il ne mérite pas notre infrastructure.

AllAfrica publie environ 600 articles par jour provenant de plus de 90 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.