Maroc: Sécurité alimentaire - Les mille et une chimères du gouvernement Akhannouch

Face aux critiques croissantes visant la politique agricole marocaine, le chef du gouvernement Aziz Akhannouch a choisi une stratégie de défense particulièrement offensive. Lors de sa séance mensuelle devant la Chambre des conseillers consacrée à la souveraineté alimentaire, il n'a pas uniquement présenté un bilan gouvernemental. Il a également construit un récit politique où la critique de l'action publique est assimilée à une remise en cause des institutions nationales, voire des intérêts du pays.

Cette posture traduit un phénomène fréquent dans les politiques publiques contemporaines : lorsque des secteurs stratégiques connaissent des difficultés, le débat tend progressivement à se déplacer du terrain des résultats vers celui de la légitimité des critiques. Pourtant, dans toute démocratie, la question essentielle ne consiste pas à savoir si les institutions doivent être défendues, mais si les politiques mises en oeuvre produisent effectivement les résultats annoncés.

Le cas de l'agriculture marocaine mérite précisément cette lecture critique. Derrière le discours officiel sur la souveraineté alimentaire, plusieurs indicateurs montrent une réalité beaucoup plus nuancée.

La souveraineté alimentaire : un concept plus complexe qu'un simple taux de production

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Le chef du gouvernement affirme que le Maroc a largement assuré sa souveraineté alimentaire grâce au Plan Maroc Vert, évoquant des taux de couverture proches de 100 % pour plusieurs filières agricoles.

Cette affirmation repose toutefois sur une confusion fréquente entre autosuffisance de certaines productions et souveraineté alimentaire. Les travaux de la FAO distinguent clairement ces deux notions.

L'autosuffisance mesure la capacité d'un pays à produire une partie de ses besoins alimentaires. Quant à la souveraineté alimentaire, concept développé notamment par Via Campesina puis repris dans de nombreuses recherches internationales, elle englobe des dimensions beaucoup plus larges (la capacité durable de produire; le contrôle national des ressources agricoles; la protection des petits producteurs; l'accès économique des populations aux aliments et la résilience face aux chocs internationaux).

Sous cet angle, le Maroc demeure fortement dépendant de plusieurs importations stratégiques.

Les céréales, notamment le blé tendre, restent massivement importées. Le pays importe également une part importante des huiles végétales ; des aliments du bétail ; des intrants agricoles ; des engrais spécialisés et de certaines semences.

La guerre en Ukraine a d'ailleurs illustré cette vulnérabilité lorsque les prix internationaux des céréales ont fortement augmenté. Autrement dit, afficher des taux élevés de production dans certaines filières ne suffit pas à démontrer l'existence d'une véritable souveraineté alimentaire.

Le Plan Maroc Vert : un succès économique aux bénéfices inégalement répartis

Aziz Akhannouch rappelle que le Plan Maroc Vert a permis de doubler la valeur ajoutée agricole et d'améliorer la croissance du secteur. Sur ce point, les évaluations disponibles confirment effectivement plusieurs avancées. La Banque mondiale, la FAO ainsi que différentes études universitaires reconnaissent que le Maroc a modernisé une partie importante de son agriculture. Les exportations horticoles ont fortement progressé. Les investissements privés ont augmenté. Les infrastructures d'irrigation se sont développées.

Cependant, ces mêmes études soulignent également une réalité plus contrastée. Les bénéfices de cette modernisation ont été distribués de manière très inégale. La littérature scientifique distingue généralement deux agricultures marocaines. La première est constituée d'une agriculture intensive, fortement capitalisée, tournée vers les marchés internationaux. La seconde reste composée de centaines de milliers de petites exploitations familiales particulièrement vulnérables aux aléas climatiques.

Plusieurs travaux montrent que ces petites exploitations disposent souvent d'un accès limité au financement, de faibles capacités d'investissement et sont marquées par une forte dépendance aux précipitations et une rentabilité fragile. Ainsi, la croissance agricole nationale masque d'importantes disparités territoriales.

Le petit agriculteur : pilier du système ou maillon fragile ?

Le chef du gouvernement présente le petit agriculteur comme le premier garant de la sécurité alimentaire nationale. Cette reconnaissance politique est importante. Mais elle soulève immédiatement une autre question : les politiques publiques lui donnent-elles réellement les moyens de jouer ce rôle ?

Les recherches menées par l'Institut agronomique et vétérinaire Hassan II, l'INRA Maroc ou encore plusieurs universités montrent que les petites exploitations restent les plus exposées aux sécheresses répétées, à la hausse du coût des intrants, à l'endettement et à la volatilité des marchés.

Dans plusieurs régions, la diminution des ressources hydriques réduit progressivement leur capacité productive. Le paradoxe est donc manifeste. Le discours officiel place le petit agriculteur au coeur de la souveraineté alimentaire, alors que celui-ci demeure souvent le plus vulnérable face aux transformations climatiques et économiques.

L'eau : la grande absente du récit officiel

L'un des aspects les plus frappants du discours gouvernemental est la faible place accordée à la crise hydrique. Pourtant, le Maroc connaît aujourd'hui l'une des plus graves sécheresses de son histoire récente.

Selon les données nationales, les ressources en eau par habitant ont été divisées par sept depuis les années 60. Le pays est désormais largement en dessous du seuil international de stress hydrique. Cette évolution remet profondément en question la durabilité du modèle agricole actuel. Certaines cultures fortement exportatrices -- avocats, pastèques, agrumes ou fruits rouges -- nécessitent d'importantes quantités d'eau.

De nombreux chercheurs interrogent désormais la compatibilité entre ces productions intensives et la raréfaction croissante des ressources hydriques. Le débat ne porte donc plus uniquement sur la productivité agricole, mais également sur la soutenabilité écologique des choix de production.

Exporter davantage tout en important davantage : un paradoxe agricole

Le gouvernement met régulièrement en avant les performances des exportations agricoles marocaines. Le Maroc est devenu un acteur majeur pour plusieurs productions destinées au marché européen. Cette réussite économique est incontestable. Mais elle s'accompagne d'un paradoxe.

Plusieurs économistes agricoles soulignent que la spécialisation dans certaines cultures d'exportation coexiste avec une dépendance persistante aux importations alimentaires essentielles. Autrement dit, les recettes générées par les exportations permettent souvent de financer des importations de produits de base.

Cette logique est économiquement cohérente. Elle diffère toutefois d'une véritable souveraineté alimentaire, qui suppose une plus grande autonomie stratégique.

Les consommateurs : les grands oubliés du débat

Le discours gouvernemental insiste largement sur les performances de la production. Il parle beaucoup moins du pouvoir d'achat alimentaire. Or la sécurité alimentaire ne dépend pas uniquement de la disponibilité physique des aliments. Elle dépend également de leur accessibilité économique.

Depuis plusieurs années, les ménages marocains font face à une hausse importante des prix alimentaires. Les produits frais, les viandes rouges ou encore certaines huiles ont connu des augmentations sensibles.

Dans cette perspective, produire davantage ne garantit pas automatiquement un meilleur accès des populations à l'alimentation. Les chercheurs distinguent ainsi la disponibilité alimentaire, l'accès économique, la qualité nutritionnelle et la stabilité dans le temps. Ces quatre dimensions sont nécessaires pour parler de véritable sécurité alimentaire.

Critiquer les politiques publiques, est-ce fragiliser les institutions ?

L'un des passages les plus politiques du discours d'Aziz Akhannouch concerne son rejet des critiques, qu'il présente comme une atteinte aux institutions nationales. Cette assimilation mérite elle aussi d'être interrogée.

Dans les démocraties contemporaines, la légitimité des institutions repose précisément sur leur capacité à accepter l'évaluation publique de leurs politiques. Les organisations internationales -- OCDE, Banque mondiale, Nations unies -- insistent d'ailleurs sur l'importance de la redevabilité, de l'évaluation indépendante et du débat public.

La critique argumentée d'une politique agricole ne remet pas nécessairement en cause l'Etat. Elle participe au contraire à son amélioration. Confondre critique des politiques publiques et remise en cause des institutions risque d'appauvrir le débat démocratique.

Vers une nouvelle définition de la souveraineté alimentaire

L'intervention du chef du gouvernement illustre finalement une tension plus profonde. Deux conceptions de la souveraineté alimentaire semblent aujourd'hui coexister.

La première repose principalement sur la croissance de la production, l'augmentation des exportations et la modernisation des filières. La seconde, portée par une partie croissante de la recherche internationale, insiste davantage sur la résilience climatique, la gestion durable de l'eau, la réduction des dépendances stratégiques, la protection des petites exploitations, la justice sociale et l'accès des populations à une alimentation abordable.

Ces deux approches ne sont pas incompatibles. Mais elles ne conduisent pas aux mêmes priorités politiques.

Au-delà du récit politique, l'épreuve des transformations

Le débat sur la souveraineté alimentaire marocaine dépasse désormais le bilan d'un programme agricole. Il renvoie à une question beaucoup plus fondamentale : quel modèle agricole permettra au Maroc de faire face simultanément au changement climatique, à la pression démographique, aux tensions sur les marchés mondiaux et aux attentes sociales ?

Le Plan Maroc Vert a profondément transformé l'agriculture marocaine et permis des avancées économiques indéniables. Toutefois, les défis actuels montrent que les indicateurs de production et d'exportation ne suffisent plus à mesurer la robustesse d'un système alimentaire. La véritable souveraineté se jouera désormais dans la capacité du pays à concilier performance économique, préservation des ressources naturelles, réduction des inégalités rurales et accès équitable à une alimentation de qualité.

A l'heure où les sécheresses deviennent structurelles et où les chaînes d'approvisionnement mondiales sont de plus en plus instables, la question n'est plus seulement de produire davantage. Elle est de savoir pour qui produire, avec quelles ressources, selon quel modèle de développement et au bénéfice de quels territoires. C'est sur ces interrogations que se jouera, bien plus que dans les discours politiques, l'avenir de la souveraineté alimentaire du Maroc.

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