Alors que la guerre au Soudan dure depuis plus de trois ans, l'ONU tire la sonnette d'alarme face au risque d'une escalade majeure autour d'El Obeid, capitale du Kordofan du Nord.
Le prochain grand front de la guerre au Soudan se situe très probablement dans la ville stratégiquement importante d'el-Obeid, au Nord-Kordofan. La semaine dernière, le Conseil de sécurité de l'Onu, plusieurs pays européens et les États-Unis ont signalé un "risque imminent d'atrocités de masse", alors que de plus en plus de troupes des Forces de soutien rapide (FSR) se déploient autour de la ville.
L'hypothèse principale est que les FSR préparent une offensive terrestre pour tenter de reprendre la ville, contrôlée par les Forces armées soudanaises (SAF) depuis février 2025.
La guerre au Soudan dure depuis qu'une rupture entre les deux généraux rivaux -- Abdel Fattah al-Burhan, chef des Forces armées soudanaises (SAF), et Mohamed Hamdan Dagalo, à la tête des FSR -- s'est transformée en conflit ouvert, en avril 2023.
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Depuis, les combats ont divisé le pays entre des zones tenues par l'armée au nord et au centre, y compris la capitale Khartoum, et des territoires contrôlés par les FSR dans la région occidentale du Darfour et certaines parties du sud.
Le Soudan, riche en pétrole et en or et doté de vastes terres agricoles, est également devenu, au fil de la guerre, le théâtre de la plus grande crise humanitaire et de déplacements au monde. Selon l'Onu, plus de 14 millions de personnes ont été déplacées à l'intérieur du pays et dans les pays voisins. Le nombre de morts est estimé entre 40 000 et 250 000, les chiffres fiables restant difficiles à obtenir en raison des combats en cours.
Pourquoi el-Obeid est-elle une cible ?
La ville d'el-Obeid compte environ 500 000 habitants. Elle se situe au carrefour entre le centre du Soudan, Khartoum et la région du Darfour occidental. Elle constitue donc un point de passage clé pour les mouvements de troupes ainsi que pour l'acheminement de fournitures militaires et humanitaires. Elle abrite également une importante base militaire des SAF et un aérodrome militaire.
"El-Obeid a toujours été un centre logistique crucial pour les lignes d'approvisionnement", explique Hager Ali, chercheuse au think tank allemand GIGA.
"Si les FSR parvenaient à reprendre la ville, elles pourraient profiter non seulement de ses infrastructures urbaines et du commerce lucratif de la gomme arabique, mais aussi l'utiliser comme base avancée stratégique pour lancer des drones", ajoute-t-elle.
Au cours de la guerre, les drones sont devenus une arme essentielle pour les deux camps. Selon l'agence des droits de l'homme de l'Onu (Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme?), plus de 1 000 civils ont été tués par des frappes de drones entre janvier et mai 2026.
Cependant, avec l'arrivée de la saison des pluies en juillet, la trajectoire des drones devient moins prévisible. "Si les FSR veulent avancer vers d'autres villes soudanaises, la stratégie la plus logique est de disposer d'une base avancée plus proche de leurs cibles", souligne Hager Ali.
Des avertissements qui se répètent
Un porte-parole d'Antonio Guterres, le secrétaire général de l'Onu, a averti début juin qu'« il ne faut pas permettre que les horreurs d'el-Fasher se répètent à el-Obeid ».
La ville d'el-Fasher, au Darfour, est en effet devenue synonyme d'atrocités de masse après un siège de 18 mois par les FSR. En octobre dernier, des combattants y ont tué environ 6 000 personnes en trois jours, dans ce que l'Onu et des observateurs des droits humains ont qualifié d'actes portant les "caractéristiques d'un génocide".
"Nous avons toutes les raisons de craindre que les FSR poursuivent les massacres si elles prennent el-Obeid », déclare Kenneth Roth, ancien directeur de Human Rights Watch. « Elles ont fait preuve d'un mépris total pour la vie des civils », ajoute-t-il, affirmant que « tuer délibérément un grand nombre de civils semble être leur objectif principal".
Amgad Fareid Eltayeb, conseiller politique du Conseil souverain de transition du Soudan, estime également que la situation rappelle celle précédant l'attaque contre el-Fasher. "Nous assistons au même scénario qui se reproduit à el-Obeid », dit-il, évoquant « les mêmes expressions d'inquiétude, le même vocabulaire d'alerte, et la même conclusion selon laquelle le monde se contente de regarder".
Justice, responsabilité et sanctions
Pour Philippe Dam, directeur pour l'Union européenne de Human Rights Watch, il reste néanmoins important de s'exprimer." Cela envoie un message clair aux dirigeants des FSR, mais aussi à leurs soutiens", explique-t-il.
Selon lui, les Émirats arabes unis portent une responsabilité avérée dans l'alimentation du conflit et des atrocités commises par les FSR et devraient être sanctionnés. Les Émirats nient toutefois toute implication ou soutien aux FSR. De leur côté, les forces armées soudanaises sont officiellement soutenues par l'Égypte, la Turquie, la Russie et l'Iran.
À ses yeux, des sanctions immédiates pourraient contribuer à protéger les civils et prévenir de nouvelles atrocités. "Sanctionner dès aujourd'hui les dirigeants des FSR est essentiel pour souligner leur responsabilité et leur barrer toute place dans l'avenir du pays", insiste-t-il.
Le général Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, a instauré en 2025 un "gouvernement de paix et d'unité" dans les zones qu'il contrôle, tout en revendiquant l'autorité sur l'ensemble du Soudan, à l'instar du général Abdel Fattah al-Burhane.
Jusqu'à présent, les États-Unis ont sanctionné les deux généraux en janvier 2025, ainsi que plusieurs personnalités liées aux deux camps. L'Union européenne a également pris des sanctions, mais l'Onu n'a pas visé ni les chefs militaires, ni leurs organisations.
"Classer les FSR comme organisation terroriste serait le seul moyen d'empêcher leurs soutiens de continuer à financer des massacres au Soudan", estime Amgad Fareid Eltayeb.
Cependant, regrette-t-il, "la communauté internationale choisit de ne pas agir sérieusement". Selon lui, chaque déclaration qui déplore des atrocités à venir sans en désigner les responsables "ne contribue pas à les prévenir, mais à les contourner".