L'essor des Industries culturelles et créatives (ICC) au Sénégal ces dernières années impacte positivement le marché des biens et services artistiques. Une dynamique portée par les innovations numériques et se traduisant par de réels opportunités pour un secteur qui demeure pourtant confronté à un problème de structuration.
Les percées des stylistes-designers sénégalais, des professionnels du cinéma et des arts visuels contribuent à l'expansion du secteur des Industries culturelles créatives, sans parler des acquis enregistrés en matière de production musicale.
Le manque de statistiques fiables empêche toutefois de mesurer le poids réel du potentiel économique et social des ICC, qui demeure confrontées à des difficultés structurelles, déplorent des experts interrogés par l'APS.
Selon un rapport de l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco), les ICC ont contribué à l'économie mondiale à hauteur de 2.250 milliards de dollars en 2018, en plus de 30 millions d'emplois créés au cours de la même période.
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Elles contribuent à hauteur de 2,6 % au Produit intérieur brut mondial et emploient 20 % de la population mondiale des jeunes, selon un autre rapport de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) datant de 2021.
En Europe, le secteur culturel et créatif représente environ 4,2 % du PIB et près de 7,1 millions d'emplois, principalement dans les petites entreprises.
S'il reconnait volontiers l'importance des opportunités offertes par les Industries culturelles et créatives en termes de création d'emploi et de richesse, l'entrepreneur culturel Amadou Fall Ba pointe des "facteurs bloquants" qui font que "tout le monde est d'accord sur le fait que l'art ne nourrit pas son homme au Sénégal".
Le secteur des Industries culturelles et créatives reste confronté à d'autres problèmes "plus profonds, plus complexes, plus structurels", même si très souvent, les professionnels du secteur invoquent davantage le manque de financement, note M. Ba, coordonnateur de l'association "Impact Sénégal", un centre de ressources et de compétences créatives basé à Dakar.
"C'est vrai que le nerf de la guerre est l'argent, mais il y a des problèmes plus complexes", liés par exemple au cadre réglementaire qui ne fonctionne pas, a dit M. Ba. Il a donné l'exemple de la loi portant sur le statut de l'artiste et des professionnels de la culture, votée en décembre 2020 et dont les décrets d'application sont toujours attendus.
Il a aussi cité les textes se rapportant à la licence de spectacle et la rémunération pour copie privée, qui doivent être appliqués, "si on veut être un pays respecté". "Sinon, je ne sais pas à quoi ça sert de faire des lois", dénonce Amadou Fall Ba, par ailleurs co-fondateur de l'association "Africulturban", logée au complexe Léopold Sédar Senghor de Pikine, dans la grande banlieue dakaroise.
"Si je prends mon cas, je n'ai pas de statut dans ce pays. Je travaille comme entrepreneur culturel depuis 25 ans, je fais un métier, mais je ne suis pas reconnu par mon propre Etat. Je ne parle même pas des artistes, c'est un peu compliqué", lance-t-il.
Besoin d'une cartographie et de statistiques fiables
Une autre difficulté mise en exergue par Amadou Fall Ba concerne l'absence de cartographies et de statistiques pour une identification précise des acteurs du secteur. "Qui est qui ? Qui fait quoi ?, etc. Il faut des statistiques fiables, car on ne peut pas avoir une agence nationale sur la statistique et de la démographie qui ne peut pas nous aider à avoir une vue d'ensemble très claire, très précise" du secteur.
Sans cela, a ajouté l'ancien administrateur de la Maison des cultures urbaines de Ouakam, à Dakar, "on ne pourra pas faire un programme à effet domino, parce qu'il n'y a pas simplement de cartographie fiable".
Il ressort d'une étude de portée nationale datant de 2023 que la majorité des acteurs culturels se lancent dans des projets entrepreneuriaux en utilisant leurs propres ressources financières.
"Cela peut se faire de manière autonome ou grâce à une initiative solidaire de mutualisation des ressources, par un appui familial ou très rarement par l'acquisition d'un prêt bancaire", lit-on dans cette étude réalisée par le Laboratoire des recherches sur les transformations économiques et sociales de l'Institut fondamental d'Afrique noire (LARTES-IFAN), un organisme de recherche rattaché à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar.
Cette étude, réalisée dans onze régions du Sénégal (Dakar, Diourbel, Kaffrine, Kaolack, Kédougou, Louga, Saint-Louis, Sédhiou, Tambacounda, Thiès et Ziguinchor), visait à identifier et analyser les déterminants du développement structurel des industries culturelles et créatives au Sénégal.
Les ICC, majoritairement dans l'informel
Selon l'économiste et statisticien Mamadou Chérif Diallo, un des auteurs de cette étude, l'aventure entrepreneuriale des acteurs culturels démarre pour l'écrasante majorité dans l'informel.
Plus des deux tiers des structures sur lesquelles cette étude a porté évoluaient dans le secteur informel, au moment de la conduite de cette enquête, a-t-il dit dans un entretien avec l'APS.
L'étude souligne que la formalisation représente un enjeu important dans le processus d'accompagnement des ICC au Sénégal, étant entendu que 36,8% des entreprises individuelles et collectives du secteur des ICC évoluent dans l'informel.
"Ces dernières n'ont ni une comptabilité officielle, ni un registre de commerce encore moins un Numéro d'identification nationale des entreprises et des associations (NINEA)", lit-on dans le document.
Selon les auteurs de l'étude, la situation des entreprises culturelles et créatives correspond largement à l'environnement des affaires au plan national, l'économie sénégalaise étant structurellement informelle avec une majorité des petites et moyennes entreprises évoluant dans le secteur informel bien qu'elles représentent 97% des unités économiques, selon les données de l'ANSD datant de 2017.
"C'est un problème lié à l'information, parce qu'ils [les entrepreneurs culturels] n'ont pas accès à l'information" et aux procédures à suivre pour "se formaliser comme il se doit", analyse Mamadou Chérif Diallo, par ailleurs doctorant la faculté des Sciences économiques à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar.
Aussi l'étude met-elle en exergue le besoin récurrent de formation de qualité exprimé par les acteurs culturels, insistant sur le fait que ces offres doivent en plus être accessibles sur toute l'étendue du territoire national.
Elle pointe aussi un déficit de structures de formation et de prestations scéniques, en dépit du fait que très tôt après les indépendances, le Sénégal avait initié une politique culturelle ambitieuse, qui a valu au pays bien de satisfactions.
Des efforts ont été toutefois faits ces dernières années, à travers la construction de salles de spectacles (Grand Théâtre de Dakar), de musées (Musée des civilisations noires), de salles de cinéma comme Pathé Dakar, réalisée à partir d'investissements privés.
Il y a eu aussi un certain nombre d'infrastructures sportives pouvant en même temps abriter des manifestations culturelles (Dakar Aréna, Stade Me Abdoulaye Wade, etc.).