Sénégal: Saër Maty Ba sonde l'abîme

7 Juillet 2026

Publié en 2025, aux éditions Le Lys Bleu, « Les ténèbres de l'absurde » de Saër Maty Ba s'inscrit dans une veine introspective où la quête identitaire devient matière romanesque. À travers le destin éclaté de Marie Madeleine, l'auteur explore dans son roman, l'errance moderne, entre déracinement, amour et vertige existentiel.

Lire « Les Ténèbres de l'absurde » (180 pages) de Saër Maty Ba, c'est s'engager dans une traversée intérieure où le sens se dérobe autant qu'il se reconstruit, à la manière de l'expérience littéraire offerte par Inès Senghor dans « Le miel du crabe ».

À l'heure des identités plurielles, des passeports multiples et des appartenances fragmentées, la question des origines n'a jamais été aussi brûlante. Saër Maty Ba n'en reste pas spectateur. Dans ce nouveau roman, l'auteur délaisse les seuls arcanes de l'histoire pour s'enfoncer dans un territoire qu'il affectionne particulièrement : la psychologie humaine. Il y convoque trois conflits : Guerre d'Indochine, Guerre du Vietnam et Guerre d'Algérie comme matrices des destinées de ses personnages. « Des guerres sans lesquelles Marie Madeleine et Omar n'auraient pas existé », affirme-t-il.

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Ces conflits, poursuit l'auteur, ont mis en branle les choix de leurs géniteurs, les projetant vers une voie sans retour possible. L'histoire intime se noue ainsi à la violence du monde : les personnages héritent d'un déplacement, d'une rupture originelle. Pour se comprendre, Marie Madeleine et Omar doivent, souligne-t-il, plonger dans les bribes mémorielles laissées par ces guerres, dans ces ténèbres de l'absurde.

À travers ces trajectoires, Saër Maty Ba met en évidence la persistance des traumatismes coloniaux. Ces guerres, liées à une même puissance impériale, partagent une défaite dont les effets se prolongent. La France, observe-t-il, continue de les perdre, en Marie Madeleine, puis en Omar.

Héritages en guerre, identités en éclats

Ainsi, l'auteur ancre cette réflexion dans une dimension plus organique. « Le sol nourrit le processus d'identification », note-t-il, évoquant un besoin de creuser dans les ténèbres des origines. L'identité, dès lors, se déploie comme un réseau mouvant, profond, sans fin.

M. Ba revient sur le contexte du roman : « À travers l'enseignement du cinéma et de la littérature ces 25 dernières années, j'ai eu l'opportunité de construire beaucoup de modules. Ce que je n'ai pas vu, ce sont des histoires racontées du point de vue d'enfants orphelins vietnamiens, adoptés par l'église catholique, ou encore de celui des enfants de harkis ».

Alors, à travers le personnage principal de Marie Madeleine, symptôme d'une époque, blessé et traversé de fractures intimes, l'auteur orchestre une véritable descente en soi. Adoptée en Asie, élevée en Europe, amoureuse d'un Africain, devenue diplomate, Marie Madelaine incarne la mobilité triomphante du 21e siècle. Mais sous cette réussite lisse affleure une faille. Car plus l'espace géographique s'élargit, plus l'espace intérieur se creuse.

Traumatisée, habitée par une mémoire douloureuse qui altère sa perception du monde, elle avance dans le récit comme on marche sur une ligne de crête : entre effondrement et résilience. Sa quête n'est pas seulement celle d'un passé à comprendre, mais d'une identité à reconquérir.

Le roman interroge ainsi l'« être-lui-même » dans sa dimension la plus vertigineuse. Qui suis-je lorsque mes repères vacillent ? Que reste-t-il de moi lorsque le trauma a fissuré mes certitudes ?

Marie Madeleine devient le laboratoire sensible d'une réflexion sur l'ipséité, sur cette part irréductible de l'être que nul événement ne devrait pouvoir abolir, et que pourtant la vie malmène.

Mais au-delà de l'introspection, une autre question traverse l'oeuvre, plus grave encore : celle de l'héritage. Que laissera-t-elle sur cette terre ? Quelle trace peut espérer une conscience fragilisée par la douleur ? « Comment donner la vie quand on ne sait pas d'où l'on vient ? », s'interroge l'héroïne dans l'ouvrage.

L'écriture de Saër Maty Ba se fait alors méditation sur la transmission, non pas seulement matérielle ou sociale, mais existentielle. Il ne s'agit pas tant de survivre que de signifier. La quête des origines ne relève pas ici d'une simple curiosité biographique. Elle est une nécessité existentielle.

Fidèle à une ligne esthétique qu'il ne dément jamais, l'auteur poursuit, d'ouvrage en ouvrage, une entreprise d'exploration culturelle d'une rare densité. Son écriture, nourrie d'une érudition manifeste et d'une culture générale solidement charpentée, s'autorise de longs développements factuels, au point que le lecteur pourrait, par moments, se croire face à un essai plutôt qu'à une fiction.

Et pourtant, au fil des pages, la matière romanesque affleure. Les dialogues émergent progressivement, discrets mais signifiants, comme des respirations dans l'architecture serrée du texte. Certes, ils ne sont pas légion ; leur parcimonie pourrait surprendre les amateurs d'échanges vifs et continus. Mais cette économie relève d'un choix pleinement assumé par l'auteur.

Ainsi se déploie une oeuvre à la tonalité singulière, marquée par une exigence stylistique constante et une discipline narrative austère. Loin des facilités, Saër Maty Ba privilégie la densité, la précision et la tenue. Son style, à la fois savant et maîtrisé, s'adresse à un lectorat attentif, capable d'apprécier la lente maturation des idées et la noblesse d'une prose qui refuse la superficialité.

Une héroïne face à ses fractures intimes

La relation avec Omar introduit une dimension affective décisive. L'amour, loin d'effacer les fractures, les met en lumière. Il agit comme un miroir grossissant des incertitudes de Marie Madeleine. Peut-on aimer sans se connaître ? Peut-on construire un avenir lorsque le passé demeure une énigme ? Le texte ne répond pas frontalement à la question, il laisse le doute irriguer la narration.

Ce qui frappe, enfin, c'est la cohérence entre la trajectoire du personnage et les enjeux contemporains. Derrière l'errance intime se dessinent les grandes problématiques du monde actuel : migration, hybridité culturelle, héritage invisible. Sans jamais céder au discours théorique, l'auteur inscrit son récit dans une réflexion plus large sur la condition diasporique.

« Les ténèbres de l'absurde » est un roman exigeant, parfois inconfortable, mais profondément humain. Il installe le lecteur dans une zone de questionnement, là où les certitudes vacillent. Et c'est précisément dans cette obscurité assumée que le livre trouve sa force.

Rien que l'intitulé du livre impose un silence. Il y a dans cette alliance quelque chose de suffocant, comme une nuit qui ne promet pas l'aube. Les ténèbres ne sont pas seulement l'absence de lumière ; elles sont ce moment où l'on ne distingue plus le vrai du faux, où les certitudes se fissurent sans bruit. Et l'absurde, lui, n'est pas un concept savant posé sur une étagère philosophique : c'est une gifle quotidienne, une incohérence qui s'infiltre dans les gestes les plus ordinaires.

« Lorsque l'absurde regarde dans le miroir, il est prêt à se révolter, et il sait comment. Mais nous autres, qui regardons l'absurde fixer le miroir, nous voyons son dos, son envers, les rhizomes d'ombres qui l'ont tissé, les trous noirs, sinon les boîtes noires, mystérieuses, insaisissables, à pouvoir de pesanteur », affirme l'auteur.

Munis d'une certaine capacité d'action, ajoute-t-il, ils lui donnent vie et n'ont de cesse de tirer l'absurde vers leurs propres profondeurs : « Alors, ces ténèbres peuvent faire l'objet d'investigations, de travail créatif, d'écriture et de réécriture. »

Saër Maty Ba, enseignant en cinéma, études culturelles, anglais avancé et littératures anglo-saxonnes, poursuit son oeuvre, inscrivant son écriture dans une dynamique de continuité et de renouvellement. Il a publié, notamment, « Le Serment du maître ignorant » (2020), « Pulsions », en 2023 et « Ia, blues et psychos en balade » (2024).

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