Afrique: La « Delivery unit » - Un levier pour améliorer les services sanitaires sur le continent

9 Juillet 2026

Mamadou Dieng du ministère de la Santé du Sénégal, et Joachim Lubiba Ndweni de la Gates Foundation, présentent la «Delivery Unit» comme un modèle permettant de renforcer les résultats des politiques sanitaires dans un contexte marqué par diverses contraintes et une baisse des financements.

Nous sommes en 2024, en pleine réunion annuelle de revue des performances, dans une capitale ouest-africaine. Dans la pièce, le ministre de la Santé est entouré de ses directeurs techniques.

Des données administratives de couverture vaccinale s'affichent sur l'écran avec des taux supérieurs à 100% alors que les résultats d'une enquête WUENIC (Estimations de l'OMS et de l'UNICEF sur la couverture vaccinale nationale) sont sans appel : les couvertures vaccinales sont en deçà des cibles, pour la deuxième année consécutive.

Et pourtant, les financements avaient bien été mobilisés, les agents formés, les stratégies validées. Autour de la table, chacun identifie un fragment du problème : déficit de la chaîne de froid, disponibilité des vaccins, faible génération de la demande, mauvaise qualité des données, faible coordination et gestion des ressources...

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Personne ne détient, pour autant, la solution capable de transformer ce diagnostic collectif en une action coordonnée.

"L'un des effets souvent sous-estimés d'une Delivery unit efficace est sa capacité à renforcer la planification, la gouvernance, le monitoring et à accélérer l'exécution pour des résultats sanitaires impactant les indicateurs de la santé"Mamadou Dieng et Joachim Lubiba Ndweni

Ce moment n'était pas une exception. C'est une réalité à laquelle nos systèmes de santé font trop souvent face. La stratégie existait bel et bien. La volonté politique également. Ce qui manquait, c'est le chaînon entre les deux.

Au cours des deux dernières décennies, nos pays ont accompli des avancées sanitaires majeures. En effet, la mortalité maternelle et la mortalité infantile ont reculé dans la quasi-totalité des pays du continent.

Des maladies qui décimaient nos populations sont aujourd'hui sous contrôle. Ces progrès sont le fruit de décisions politiques courageuses, d'investissements publics ciblés et d'une mobilisation sans précédent des partenaires internationaux.

Toutefois, ce socle est aujourd'hui fragilisé. L'aide publique au développement destinée à la santé en Afrique a chuté de 70 % entre 2021 et 2025. Plus de trente États membres de l'Union africaine consacrent encore moins de 10 % de leur budget à la santé, loin de l'objectif de 15% que nous nous sommes collectivement fixé à Abuja il y a plus de deux décennies.

En 2024, dans de nombreux pays, les remboursements du service de la dette ont dépassé les dépenses de santé par habitant. Les urgences sanitaires sur le continent ont progressé de 41 % entre 2022 et 2024, exposant des systèmes - déjà sous-capitalisés - à des chocs qu'ils peinent à absorber.

La mobilisation de financements supplémentaires, tant domestiques qu'externes, reste une priorité absolue. Mais mobiliser plus ne suffira pas.

La vraie question est de savoir comment transformer les ressources disponibles en résultats visibles pour les populations : des enfants vaccinés, des femmes enceintes mieux prises en charge, des urgences traitées plus vite, des services essentiels accessibles jusque dans les zones les plus reculées.

C'est dans cet espace (entre la priorité politique, la ressource mobilisée et l'impact concret) qu'intervient une Delivery unit.

Transformer les politiques en résultats concrets

Une Delivery unit est une équipe restreinte et hautement qualifiée, positionnée au coeur de l'exécutif, avec pour mission de s'assurer, en rapport avec les ministères/directions/programmes chargés de la mise en oeuvre, que les priorités sanitaires décidées au niveau central se traduisent concrètement sur le terrain par une exécution efficace qui produit les résultats escomptés.

Elle combine des tableaux de bord en temps réel, des cycles réguliers de redevabilité entre entités de mise en oeuvre et une capacité à détecter et anticiper les blocages avant qu'ils ne deviennent des crises.

Sur notre continent, selon le Tony Blair Institute, la moitié des gouvernements africains ont aujourd'hui établi de tels mécanismes, parmi lesquels quatorze pays supplémentaires les ont adoptés au cours des cinq dernières années.

Les politiques publiques existent et restent bien définies. Seulement, la Delivery unit est concrètement le mécanisme qui permet de les faire vivre sur le terrain avec l'impact escompté.

L'un des effets souvent sous-estimés d'une Delivery unit efficace est sa capacité à renforcer la planification, la gouvernance, le monitoring et à accélérer l'exécution pour des résultats sanitaires impactant les indicateurs de la santé.

Ce faisant, elle renforce la confiance avec les partenaires de développement et les gouvernants tout en attirant des financements qui n'auraient pas été mobilisés autrement.

Les partenaires techniques et financiers orientent leurs investissements là où des résultats peuvent être vérifiés. Par conséquent, la transparence et la rigueur de suivi qu'instaure une Delivery Unit créent les conditions de confiance qui ouvrent de nouveaux partenariats.

L'expérience sénégalaise est instructive à cet égard. Créée par arrêté ministériel en avril 2025 et rattachée directement au cabinet du ministre de la Santé et de l'hygiène publique, la Delivery unit s'est fixé des objectifs mesurables et rendus publics.

Au rang de ces objectifs, porter le taux de vaccination complète des enfants de 64 % à 90 % d'ici 2029, réduire la mortalité maternelle de 134 à 80 décès pour 100 000 naissances vivantes, et faire passer la couverture des services essentiels de santé de 50,2 % à 80 %.

Cette culture de la redevabilité s'inscrit dans une trajectoire plus large que la communauté internationale a commencé à saluer. Ainsi, en juin 2025, lors du Countdown à Nairobi, des experts de 34 pays africains ont distingué le Sénégal pour ses avancées en santé maternelle et infanto-juvénile.

Quand un État se dote d'un mécanisme pour rendre ses engagements vérifiables, il crée les conditions pour que la confiance, et, in fine, les financements suivent.

Ancrer la souveraineté sanitaire dans la durée

Chaque ministre des Finances qui examine son budget de santé, chaque directeur de programme qui cherche à justifier ses résultats devant ses partenaires, connaît intimement ce déficit d'exécution.

La souveraineté sanitaire passe par la capacité de nos États à piloter eux-mêmes leurs systèmes, à coordonner les acteurs, à rendre compte aux citoyens.

Une Delivery unit bien conçue renforce le pilotage des politiques publiques par les ministères. Elle installe des cultures d'exécution durables, des réflexes fondés sur les données, des mécanismes de coordination intersectorielle qui perdurent au-delà des cycles politiques.

Le modèle fait école. Plusieurs pays frères, dont la République démocratique du Congo, qui travaille à la mise en place de sa propre Delivery unit, ont récemment missionné des délégations techniques à Dakar pour observer cette approche de l'intérieur.

Ce mouvement de coopération Sud-Sud est précisément ce que nous encourageons : des expériences africaines qui s'enrichissent entre elles, des solutions qui naissent de nos réalités.

Les prochains mois offrent une fenêtre concrète. Les négociations budgétaires de 2026 s'ouvrent dans un contexte de contraction de l'aide extérieure.

Les revues annuelles conjointes des secteurs de la santé se tiennent dans nos capitales. Ce sont des espaces où la question des mécanismes de coordination orientés résultats peut être posée, débattue et budgétisée.

Là où des Delivery units existent déjà, l'enjeu est de les consolider et d'en faire des références pour les pays voisins qui s'engagent dans cette démarche.

Nous encourageons nos partenaires techniques et financiers à soutenir non seulement les programmes verticaux, mais aussi les architectures systémiques qui permettent à ces programmes de fonctionner durablement.

La santé de nos concitoyens ne se bâtira pas dans les salles de conférence. Elle se bâtira dans les districts, les provinces, les communautés, en plus d'une décision bien exécutée, l'une après l'autre.

Mamadou Dieng est conseiller technique et coordonnateur de la «Delivery Unit» au ministère de la Santé et de l'action sociale du Sénégal. Quant à Joachim Lubiba Ndweni, il responsable de programme santé et innovation à la Gates Foundation

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