Algérie: Bamako-Alger - Le surprenant dégel d'un été sahélien

Après plusieurs mois d'une crise diplomatique sans précédent, le Mali et l'Algérie ont décidé de renouer leurs relations diplomatiques. Une annonce qui surprend autant qu'elle interroge tant la rupture semblait profonde. Rappel des ambassadeurs, fermeture de l'espace aérien, accusations de soutien au terrorisme, dénonciation de l'Accord d'Alger de 2015 : jamais, depuis des décennies, les relations entre les deux voisins n'avaient atteint un tel niveau de dégradation.

Ce brusque réchauffement n'est pourtant pas le fruit d'un simple changement d'humeur diplomatique. Il traduit l'évolution des rapports de force dans l'ensemble du Sahel et répond à des impératifs stratégiques que ni Bamako ni Alger ne peuvent désormais ignorer.

Bamako résiste aux cercles de feu

Pour le Mali, engagé dans une lutte de longue haleine contre les groupes armés terroristes, ouvrir simultanément plusieurs fronts diplomatiques représentait un coût politique et sécuritaire élevé. Si les autorités maliennes n'ont pas renoncé à leurs critiques sur la gestion algérienne du dossier touareg ni à leur rejet de l'Accord d'Alger, elles savent que les 1 300 kilomètres de frontière commune imposent un minimum de coopération sécuritaire.

Suivez-nous sur WhatsApp | LinkedIn pour les derniers titres

L'Algérie, de son côté, observe avec inquiétude la recomposition militaire du Sahel. L'émergence de la Confédération AES, le renforcement des armées sahéliennes, les succès enregistrés par les FAMa dans plusieurs zones et l'installation durable de nouveaux partenaires stratégiques ont profondément modifié les équilibres régionaux. Continuer à entretenir une crise ouverte avec Bamako revenait à s'exclure progressivement des nouveaux mécanismes de sécurité qui se mettent en place au sud de ses frontières.

Au coeur de ce rapprochement apparaît un acteur discret mais déterminant : la Russie. Devenue le principal partenaire stratégique aussi bien du Mali que de l'Algérie, Moscou dispose d'un capital politique exceptionnel auprès des deux capitales. La Russie entretient depuis plusieurs décennies une coopération militaire privilégiée avec Alger, premier importateur africain d'armements russes, tandis qu'elle est devenue depuis 2021 le partenaire sécuritaire majeur de Bamako.

Pour le Kremlin, une confrontation durable entre deux de ses principaux alliés africains ne pouvait servir ses intérêts. Sans s'afficher publiquement comme médiateur, Moscou disposait des canaux politiques, militaires et diplomatiques nécessaires pour encourager une désescalade. Les consultations discrètes menées ces derniers mois entre responsables russes, maliens et algériens semblent avoir créé les conditions d'un compromis.

La tournée africaine de Sergueï Lavrov au Sahel (notamment via les consultations avec la Confédération des États du Sahel - AES) et le dégel spectaculaire entre Alger et Bamako -- marqué par la réouverture simultanée de leur espace aérien et le retour de l'ambassadeur malien à Alger -- ne relèvent pas du hasard calendaire, mais d'une profonde recalibration géopolitique régionale.

Moscou compte stabiliser la région du Sahel

En coulisses, la Russie, tout en consolidant son ancrage militaire et stratégique auprès des régimes militaires sahéliens à travers son Africa Corps, a un besoin impératif de stabiliser cette zone pour éviter un enlisement sécuritaire, surtout après les violents affrontements frontaliers passés qui menaçaient d'embraser le Nord-Mali. Pour Moscou, l'Algérie reste un pivot incontournable, un partenaire historique et une puissance militaire dotée d'une connaissance fine des dynamiques tribales et sécuritaires de la bande sahélo-saharienne. Du côté d'Alger, la politique de la chaise vide et la rupture avec Bamako laissaient le champ libre à l'influence croissante du Maroc et de son « Initiative Atlantique », une concurrence géopolitique directe pour le leadership régional.

Ce rapprochement soudain traduit donc un compromis pragmatique orchestré sous l'oeil de Moscou : Bamako comprend qu'il ne peut s'offrir le luxe d'une guerre froide permanente avec son puissant voisin du Nord pour gérer sa sécurité frontalière, tandis qu'Alger revient dans le jeu sahélien en troquant sa posture de donneur de leçons (liée à l'ancien Accord d'Alger de 2015 caduc) contre une diplomatie plus économique et réaliste, indispensable pour sécuriser ses propres frontières.

Il serait cependant prématuré de parler de réconciliation. Les désaccords demeurent profonds sur la question des mouvements armés du nord du Mali, sur l'héritage de l'Accord d'Alger et sur la conception même de la sécurité régionale. Le rétablissement des relations diplomatiques constitue davantage un retour au dialogue qu'un effacement des différends.

Un Sahel en pleine recomposition

Dans un Sahel en pleine recomposition, où les alliances se redessinent au rythme des impératifs sécuritaires, Bamako et Alger semblent avoir choisi le pragmatisme plutôt que l'escalade. Derrière ce redoux d'été se dessine une réalité géopolitique plus vaste : la stabilité de la bande sahélo-saharienne est devenue un intérêt commun, et la Russie apparaît désormais comme l'un des rares acteurs capables de parler, avec crédibilité, aux deux rives du Sahara.

AllAfrica publie environ 600 articles par jour provenant de plus de 90 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.