Soudan: La société civile sénégalaise alerte sur une guerre « oubliée » par l'Afrique

11 Juillet 2026

« Le Soudan : une guerre oubliée ou ignorée par les Africains ? ». C'est autour de cette interrogation que des universitaires, diplomates et experts se sont réunis hier, vendredi 10 juillet au WARC, à Dakar, à l'initiative de la société civile sénégalaise. Tous ont dressé un constat alarmant : derrière les combats qui ravagent le Soudan depuis avril 2023 se joue l'une des plus graves catastrophes humanitaires contemporaines, dans une relative indifférence.

Ouvrant les échanges, le modérateur Ibrahima Kane, conseiller spécial du directeur exécutif de l'Open Society Foundation-Africa a replacé le conflit dans la longue histoire politique du pays, rappelant qu'après son indépendance en 1956, le Soudan a connu « 17 tentatives de coup d'État, dont cinq ont réussi » ainsi que « près de cinquante ans de guerre civile ». Pour lui, la crise actuelle interpelle avant tout par son ampleur humanitaire. « Aujourd'hui, il y a plus de 150 000 morts, près de 15 millions de déplacés ou réfugiés et 30 millions de personnes qui ne vivent que grâce à l'aide humanitaire », a-t-il souligné.

Au-delà du drame humain, Ibrahima Kane a dénoncé « l'échec des mécanismes africains de recherche de solutions aux problèmes africains », estimant que « on parle du Soudan à Doha, à Riyad, à Washington, mais presque jamais à Addis ». Selon lui, le conflit est devenu « une guerre par procuration » où des puissances extérieures poursuivent leurs intérêts stratégiques. Il a également fustigé le « deux poids, deux mesures » de la communauté internationale : « Quand il y a eu la crise en Ukraine, on a vu le niveau de mobilisation. Rien de tout cela pour ce qui concerne le Soudan. »

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Ancien ambassadeur d'Italie à Khartoum, Michele Tommasi a livré un témoignage marqué par son expérience personnelle. Arrivé dix mois avant le déclenchement des hostilités, il dit avoir vu « cette atmosphère d'enthousiasme et d'optimisme... et tout à coup tout a dégringolé ». Resté sous les bombardements durant plusieurs jours avant son évacuation, il rappelle que les Nations unies ont établi que « des crimes de guerre ont été commis par les deux parties », tout en précisant que les RSF se sont également rendues coupables de « crimes contre l'humanité ».

Pour le diplomate italien, le bilan humain est probablement bien supérieur aux estimations initiales : « Les 150 000 morts, on est nettement au-delà. Certaines sources parlent aujourd'hui de plus de 400 000 morts. » Il déplore que « le drame soudanais soit loin de nos priorités » et estime que « les clés de la crise sont en dehors du continent africain... dans le Golfe », où plusieurs acteurs continuent, selon lui, d'alimenter militairement le conflit.

Malgré la gravité des exactions attribuées aux Forces de soutien rapide, Michele Tommasi juge indispensable une issue politique : « C'est avec ton ennemi que tu dois négocier... cette guerre ne peut pas avoir une issue militaire. »

Ancienne représentante spéciale adjointe du Secrétaire général des Nations unies au Soudan, Khardiatou Lo Ndiaye a, pour sa part, retracé les trois grandes transitions politiques soudanaises depuis 1964. Selon elle, la transition ouverte après la révolution de 2018 constituait « un moment de grands espoirs », soutenu par une forte mobilisation internationale. Mais cette dynamique s'est heurtée à l'émergence d'une force paramilitaire devenue autonome. « Pour la première fois, on a eu une armée régulière et les Forces de soutien rapide constituées comme un acteur politique indépendant », a-t-elle expliqué.

Elle insiste également sur la nature du conflit : « Ce n'était pas une guerre civile, mais une confrontation entre l'armée régulière et les Forces de soutien rapide, puissamment armées et soutenues de l'extérieur. » Pour l'ancienne responsable onusienne, les accords politiques demeurent insuffisants lorsqu'ils ne sont pas suivis d'une véritable mise en oeuvre : « Signer des accords de paix, ce n'est que le début. »

Le colonel Mamadou Adje qui a servi au Soudan, a estimé quant à lui que la crise trouve son origine dans une erreur stratégique du régime d'Omar el-Béchir. « On ne mélange jamais une force militaire et une force civile. Ça ne se fait jamais », a-t-il affirmé en référence à l'intégration progressive des Janjawids, devenus plus tard les Forces de soutien rapide (FSR). Selon lui, « chaque fois que vous mélangez des forces militaires et des forces combattantes civiles, vous avez une révolte », rappelant que ce risque avait été signalé bien avant l'éclatement de la guerre.

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