Maroc: Les Marocains de Belgique - Profondément liés au pays d'accueil, indéfectiblement attachés au pays d'origine

Plus de soixante ans après la signature de la convention belgo-marocaine de recrutement de main-d'oeuvre en 1964, la migration marocaine en Belgique est entrée dans une nouvelle phase.

Longtemps analysée à travers les besoins du marché du travail ou les débats sur l'intégration, elle apparaît aujourd'hui comme une réalité démographique, économique et citoyenne durable. Les données publiées dans le dernier rapport annuel du Centre fédéral Migration (Myria), analysées par Migrapress (Centre des études sur les migrations), montrent que cette population n'est plus seulement une communauté issue de l'immigration : elle est devenue une composante à part entière de la société belge.

Au-delà des statistiques, ces données permettent de comprendre comment les politiques migratoires, les mutations économiques et les stratégies familiales ont progressivement transformé une migration de travail en une immigration de peuplement.

La naturalisation, marqueur d'un enracinement durable

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Le premier enseignement du rapport concerne le niveau exceptionnel de naturalisation des ressortissants d'origine marocaine. Avec un taux de 75%, les Marocains figurent parmi les communautés étrangères les plus fortement intégrées sur le plan juridique en Belgique. Ce niveau est identique à celui des ressortissants turcs et dépasse très largement celui des Italiens (47%), des Français (24%) ou des Néerlandais (21%).

Cette donnée mérite une lecture nuancée. Elle ne signifie pas que toutes les difficultés sociales ont disparu, ou que les inégalités sont résorbées. En revanche, elle montre que la majorité des Marocains établis en Belgique ont fait le choix d'une inscription durable dans l'Etat belge.

La naturalisation traduit un changement profond de la logique migratoire. Les premières générations étaient venues répondre à une demande de main-d'oeuvre dans les secteurs industriels. Beaucoup envisageaient alors un retour au pays après quelques années d'activité. Cette perspective s'est progressivement estompée au profit d'une installation durable, renforcée par le regroupement familial, la naissance des enfants en Belgique et l'accès à la nationalité.

L'obtention de la citoyenneté représente également une étape importante dans l'intégration civique. Elle ouvre l'accès à la participation politique, facilite la mobilité professionnelle et témoigne d'une reconnaissance institutionnelle qui dépasse le simple statut de résident étranger.

Une géographie qui raconte l'évolution de l'économie belge

La répartition territoriale des Marocains naturalisés constitue un deuxième enseignement majeur. Contrairement aux immigrés italiens, historiquement concentrés dans les bassins charbonniers wallons, la population marocaine naturalisée se répartit aujourd'hui presque équitablement entre Bruxelles-Capitale (108.879 personnes) et la Flandre (109.153 personnes), tandis que la Wallonie en accueille 50 489. Cette géographie n'est pas le fruit du hasard. Elle accompagne les transformations de l'économie belge.

A partir des années 70, la désindustrialisation progressive de la Wallonie et la montée en puissance de l'économie flamande ont profondément modifié les opportunités d'emploi. Les secteurs de la logistique, de l'industrie manufacturière, des services et du commerce se sont développés en Flandre, tandis que Bruxelles consolidait son rôle de métropole internationale, de capitale politique européenne et de centre de services.

La communauté marocaine s'est progressivement adaptée à ces nouvelles réalités économiques. Cette capacité de mobilité interne illustre une caractéristique importante des migrations contemporaines : elles ne sont plus uniquement déterminées par les accords bilatéraux initiaux, mais par l'évolution permanente des marchés du travail.

Une migration qui ne s'est jamais interrompue

L'un des constats les plus intéressants du rapport Myria est que les flux migratoires entre le Maroc et la Belgique demeurent dynamiques. En 2024, 7.404 immigrations en provenance du Maroc ont été enregistrées. Certes, ces chiffres restent inférieurs aux niveaux observés au début des années 2000, mais ils traduisent une reprise après le point bas atteint en 2014. Le Maroc demeure par ailleurs le deuxième pays tiers en nombre de premiers titres de séjour délivrés en Belgique, avec 6.586 autorisations, juste derrière l'Ukraine.

Cette évolution rappelle que les migrations ne disparaissent pas avec le développement économique des pays d'origine. Elles se transforment. Alors que les premières vagues reposaient principalement sur les besoins en main-d'oeuvre industrielle, les mobilités actuelles sont davantage liées aux études, au regroupement familial, aux emplois qualifiés et aux stratégies internationales des ménages.

Cette diversification des profils migratoires traduit une montée en qualification d'une partie des candidats à l'émigration ainsi qu'une insertion croissante dans les circulations internationales des compétences.

Quand les politiques publiques modifient les flux

Les statistiques montrent également que les migrations restent fortement dépendantes des décisions politiques. Entre 2010 et 2013, les arrivées de ressortissants marocains ont sensiblement diminué. Cette évolution coïncide avec la réforme belge du regroupement familial adoptée en 2011.

En renforçant les conditions relatives aux revenus, au logement et à la stabilité professionnelle du demandeur, cette réforme a réduit le nombre de familles pouvant bénéficier de cette procédure.

Le cas marocain illustre ici un principe fondamental des études migratoires : les migrations répondent certes à des facteurs économiques, mais elles sont également très sensibles aux évolutions du cadre juridique. Les politiques migratoires ne suppriment pas les mobilités; elles en modifient les formes, les temporalités et les profils sociaux.

Une communauté désormais multigénérationnelle

Les données relatives à l'âge moyen apportent un éclairage complémentaire. Les Marocains naturalisés ont aujourd'hui entre 43 et 46 ans en moyenne. Cette structure démographique témoigne d'une présence ancienne et désormais multigénérationnelle.

Les écarts observés avec d'autres communautés rappellent également l'histoire de l'immigration belge. Les Italiens, arrivés massivement après la Seconde Guerre mondiale, présentent naturellement une moyenne d'âge plus élevée.

Les Marocains appartiennent, quant à eux à une vague migratoire plus récente, même si celle-ci est désormais suffisamment ancienne pour compter plusieurs générations nées ou socialisées en Belgique.

A Bruxelles, l'égalité presque parfaite entre l'âge moyen des hommes et celui des femmes traduit une migration largement stabilisée, où les familles ont remplacé depuis longtemps les premiers flux essentiellement masculins de travailleurs.

Une migration devenue une question de citoyenneté

Cette évolution oblige à renouveler le regard porté sur la migration marocaine. Les débats publics continuent souvent d'aborder cette population sous l'angle des flux migratoires, alors que les données montrent qu'il s'agit désormais d'une population largement naturalisée, implantée depuis plusieurs décennies et pleinement inscrite dans les institutions belges.

Les principaux défis concernent aujourd'hui moins l'installation que l'égalité des chances, l'accès à l'emploi, la mobilité sociale, la réussite scolaire, la représentation politique ou encore les discriminations persistantes. Autrement dit, la question migratoire laisse progressivement place à une question de citoyenneté.

Ce que révèle réellement le rapport de Myria

L'intérêt du rapport annuel de Myria ne réside pas uniquement dans l'actualisation des statistiques. Il montre que la migration marocaine est entrée dans une phase de maturité. Les indicateurs de naturalisation, la stabilité démographique, la diversification géographique et la reprise modérée des flux témoignent d'une communauté qui continue d'évoluer tout en demeurant profondément liée à la Belgique.

Cette évolution invite également à dépasser les lectures exclusivement sécuritaires ou conjoncturelles des migrations. Les chiffres montrent que les mobilités internationales s'inscrivent dans des temporalités longues, où les décisions individuelles, les politiques publiques et les transformations économiques interagissent en permanence.

Pour Migrapress, cette analyse confirme qu'il est désormais nécessaire de considérer la migration marocaine en Belgique non plus comme un phénomène provisoire, mais comme une réalité structurelle de la société belge. Plus de six décennies après l'accord de 1964, l'histoire commune entre les deux pays ne s'écrit plus seulement à travers les départs et les arrivées. Elle se construit désormais autour des trajectoires citoyennes, des nouvelles générations et des multiples formes d'appartenance qui caractérisent les sociétés européennes contemporaines.

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