Maroc: Le pays du «débrouille-toi» - Chronique d'un citoyen sommé de réparer lui-même le décor

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Il existe au Maroc une consigne administrative que personne n'a jamais formulée à voix haute, mais que chaque citoyen finit par entendre en lui-même : débrouille-toi. Le feu tricolore est en panne? Débrouille-toi. Une voiture obstrue la moitié de la chaussée devant la boulangerie? Débrouille-toi. L'appel de détresse s'égare entre une sonnerie, un transfert et une promesse de rappel? Débrouille-toi encore, et bon courage.

A l'art de conserver le génie, supprimer l'obligation

Le citoyen marocain ne vit pas dans une ville: il pratique un exercice quotidien d'improvisation. Il sort de chez lui avec une seule certitude, rien ne se passera comme prévu et découvre effectivement qu'un automobiliste a garé sa voiture devant son portail de garage, pleinement, avec la sérénité de celui qui a laissé son numéro derrière le pare-brise et considère, par ce geste, avoir réglé la question du civisme urbain. On l'appelle. Il rappelle vingt minutes plus tard, surpris qu'on soit pressé. «Je suis juste à côté», expression dont la portée, au Maroc, s'étend de trente mètres à trois quartiers.

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Quant au feu rouge, il ne fonctionne plus depuis des jours dont personne ne connaît la date exacte. Qu'importe: chacun s'est adapté. Les taxis passent en premier, les bus imposent leur masse, les motos inventent des diagonales inédites, les piétons traversent en levant la main comme pour bénir la circulation. Parfois, un homme descend de sa voiture pour régler lui-même le trafic, sans uniforme, sans sifflet, sans mandat, mais avec une autorité que nul ne conteste. Cinq minutes plus tard, il en devient préfet du carrefour.

La double file, patrimoine immatériel

Il faudra un jour l'inscrire au patrimoine culturel national. Elle prospère devant les écoles, les pharmacies, les banques, et même sous les panneaux qui l'interdisent formellement. Sa règle est simple et universelle, plus l'arrêt est censé être court, plus le conducteur s'autorise à bloquer longtemps. «Je prends juste du pain»: cette phrase a provoqué davantage d'embouteillages que certains chantiers publics.

A la sortie des écoles, le spectacle atteint son plein accomplissement. Chaque parent veut récupérer son enfant au plus près du portail, sans descendre, sans couper le moteur, sans considérer les cinquante autres parents animés de la même ambition. Double file, puis triple, puis quelqu'un bloque celui qui bloquait déjà.

Les klaxons s'enchaînent, un père explique qu'il n'en a « que pour deux minutes », et la rue se transforme en parking à moteur allumé doublé d'un séminaire national sur la patience. Naturellement, tout le monde se plaint des embouteillages et là, la faute, comme toujours, revient aux autres.

Le klaxon, instrument de gouvernance locale, le trottoir, notion théorique

Le klaxon marocain ne signale plus un danger: il exprime l'impatience, l'existence, parfois une philosophie politique entière. Le feu passe au vert et déjà quelqu'un klaxonne -- non pas parce que la voiture de devant refuse d'avancer, mais parce qu'elle n'a pas encore décollé. Il n'est pas rare qu'un conducteur klaxonne devant une maison plutôt que de téléphoner, transformant la rue en interphone collectif : le quartier entier apprend, malgré lui, qu'un rendez-vous est en cours.

Sur le papier, le trottoir appartient au piéton. Dans les faits, il accueille voitures, scooters, marchandises, chaises et pots de fleurs monumentaux. Le piéton, lui, descend sur la chaussée, slalome entre les véhicules et se voit ensuite reprocher de ne pas emprunter le trottoir. Personnes âgées, poussettes et fauteuils roulants traversent chaque jour une épreuve urbaine que personne n'a songé à leur épargner -- quitte à remercier un commerçant d'avoir laissé cinquante centimètres libres, comme s'il accordait une concession foncière.

Quand l'urgence devient un marathon

Il existe des moments moins amusants. Une fuite d'eau, un câble à terre, un danger réel : le citoyen appelle, rappelle, se voit renvoyé vers un autre service, puis vers une réclamation écrite -- alors qu'il signalait un péril immédiat. Il finit par mobiliser un voisin, une photo circule sur WhatsApp, un cône ou une chaise apparaît, un carton manuscrit annonce « Attention ». La population vient, une fois de plus, de créer un service public de fortune. Ce qui prête à sourire tant que personne ne se blesse.

Il serait injuste de ne voir dans cette débrouille qu'un désordre. Le Marocain sait aussi trouver des solutions : trois inconnus poussent une voiture en panne, cinq passants orientent un visiteur perdu avec une conviction inversement proportionnelle à leur certitude, un quartier se mobilise pour un voisin malade. Cette solidarité est réelle, précieuse, et constitue l'une des grandes forces du pays. Mais à force de célébrer la résilience, on finit par oublier que ceux qui la déploient méritent aussi des services qui fonctionnent sans eux. La débrouille est admirable quand elle complète le système; elle devient préoccupante quand elle le remplace.

Le pays des grands chantiers et des petites pannes

Le Maroc construit vite -routes, gares, stades, lignes ferroviaires- et cette transformation nourrit une fierté légitime. Mais c'est précisément parce que le pays sait mener de grands chantiers qu'il ne peut laisser les petites pannes dicter la vie quotidienne. Un feu rouge réparé, un trottoir libéré ou une ligne d'urgence efficace sont aussi des marqueurs de modernité. Le progrès ne se mesure pas seulement à la hauteur des stades ou à la longueur des autoroutes, mais au temps rendu aux citoyens et à la certitude qu'un signalement utile produira une action réelle.

Le Marocain ne cessera jamais tout à fait de se débrouiller, c'est devenu un trait national, et tant mieux. Ce génie pratique mérite d'être préservé. Mais il devrait rester une force en plus, non une condition de fonctionnement ordinaire. Le véritable Maroc optimiste n'est pas celui qui nie ses petites absurdités, mais celui qui a l'assurance de les regarder en face, d'en rire, puis de les corriger. Un pays adulte n'est pas un pays sans défauts. C'est un pays qui cesse de transformer chaque citoyen en agent de circulation, réparateur improvisé et standardiste bénévole.

Le jour où les feux fonctionneront et où les trottoirs seront rendus aux piétons et où l'on pourra acheter une baguette sans paralyser un arrondissement, le Maroc n'aura rien perdu de son âme. Il aura simplement gagné du temps, de la confiance et une forme très concrète de respect public.

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