Afrique: Mondial 2026 - A Diouloulou, le stoïcisme de la famille Camara face aux critiques visant Lamine

Diouloulou (Bignona) — Après l'élimination du Sénégal en seizièmes de finale de la Coupe du monde 2026 face à la Belgique (2-3), la colère des supporteurs a déferlé sur l'équipe nationale et ses pensionnaires. Les critiques les plus vives, sur les réseaux sociaux notamment, ont visé Lamine Camara, fautif sur le penalty concédé en fin de rencontre par les Lions.

Mais à plus de 400 kilomètres de Dakar, dans sa commune natale de Diouloulou (sud), la bienveillance est le sentiment le plus partagé. Ici, malgré la déception, Lamine Camara continue d'être vu comme l'enfant du terroir.

Il est un peu plus de 13 heures ce mercredi 8 juillet, lorsque le reporter de l'APS arrive au rond-point de Diouloulou en provenance de Kafountine, trois jours après l'élimination du Sénégal de la Coupe du monde 2026.

Sous un ciel lourd annonçant les premières pluies de l'hivernage, la commune vit au ralenti. Le tumulte habituel laisse place à une atmosphère presque silencieuse.

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Quelques conducteurs de motos-taxis, les célèbres "Jakarta", attendent patiemment des clients devant le marché communautaire.

Les grandes boutiques d'alimentation et de tissus sont ouvertes, mais rares sont les passants qui en franchissent les portes.

À quelques dizaines de mètres, des gendarmes contrôlent les véhicules venant de Gambie ou de Kafountine avant la jonction avec la Route nationale 5, principal axe reliant Bignona à Ziguinchor.

Plus près du rond-point, des voitures de transport en commun prennent régulièrement la direction de la capitale du sud.

"Où allez-vous ?", lancent des conducteurs de motos "Jakarta" trouvés sur les lieux pensant avoir affaire à de potentiels clients.

Après quelques échanges, les indications deviennent précises. "Continuez tout droit sur la route qui mène vers la Gambie. Après le lycée, vous verrez une maison à étage. C'est chez les Camara", explique l'un des conducteurs de "Jakarta" avec enthousiasme.

Avant d'être l'une des communes les plus connues du département de Bignona grâce à la notoriété de certains de ses fils footballeurs dont Lamine Camara, Diouloulou possède une histoire vieille de plus d'un siècle.

Située au bord du marigot qui lui a donné son nom, la localité est née dans la seconde moitié du XIXe siècle. Selon plusieurs sources, à cette époque, Djibaly était le principal centre administratif de cette contrée.

Mais son éloignement du cours d'eau poussa l'administration coloniale française à transférer son poste militaire à Diouloulou en 1893, un an avant l'installation du poste de Bignona.

Au fil des décennies, le nouveau centre attira les populations des villages voisins, donnant naissance à plusieurs quartiers aujourd'hui intégrés à la commune, officiellement créée en juillet 2008.

Carrefour stratégique entre Bignona, Kafountine et la Gambie, Diouloulou demeure également un haut lieu culturel où cohabitent le mandingue, le diola et le karone, une langue bak parlée dans cette partie de la Casamance.

Depuis quelques années, c'est surtout l'exposition des Lamine Camara, Sadibou Sané ou autres Abdoulaye Sané, tous footballeurs professionnels, qui contribuent à la notoriété de Diouloulou. Ils sont ici devenus des fiertés locales.

À mesure que le visiteur s'éloigne du rond-point, Diouloulou dévoile un autre visage. En ce début d'hivernage, les manguiers ploient sous le poids des fruits mûrs. Les orangers, citronniers et grands arbres qui bordent les rues donnent au paysage un éclat particulier.

Sur plusieurs murs, des inscriptions rendent hommage aux internationaux de la commune (Sadibou et Lamine). Signe que le football fait ici partie du décor quotidien.

Il faut longer le camp militaire, l'hôtel de ville, puis le terrain municipal voisin de la radio communautaire Kairaba FM - "La grande paix" en mandingue - pour voir le lycée de Diouloulou apparaître quelques centaines de mètres plus loin, noyé dans une marée d'arbres fruitiers.

À une dizaine de mètres de là se dresse une imposante maison R+1 aux façades noires et blanches, dont l'architecture contraste avec les habitations environnantes, majoritairement couvertes de tôles.

Dans la cour, des peintres appliquent les dernières couches de peinture aux couleurs du drapeau sénégalais. Plusieurs orangers offrent un peu d'ombre aux ouvriers. C'est le domicile des Camara.

Sidy Camara, frère cadet de Lamine, accueille avec chaleur tout en supervisant les travaux de finition. En attendant le retour du père de famille, les nouveaux arrivants sont invités à prendre place dans le salon.

Derrière une fenêtre, plusieurs trophées d'homme du match remportés par Lamine lors des compétitions de la Confédération africaine de football sont soigneusement alignés sur une table.

De tout près, ils semblent bien plus imposants que ne le laissent imaginer les retransmissions télévisées.

À l'extérieur, sous un soleil redevenu brûlant, des enfants improvisent des dribbles devant la maison. Ici, le rêve porte un nom. Tous veulent devenir Lamine Camara.

"Mondial 2026, la compétition la plus difficile" pour les Camara

Vers 14 h 15, un Nissan noir franchit lentement le portail avant de s'immobiliser sous un citronnier. El Hadji Bambo Camara descend du véhicule, salue les personnes présentes puis accepte de recevoir l'APS.

Deux jours après la désillusion mondiale, le père du milieu de terrain sénégalais parle d'un ton posé. Sans chercher à esquiver les critiques adressées à son fils, il préfère parler d'éducation, de foi et de résilience.

"Les critiques après les erreurs qu'il a commises ne me dérangent pas, parce que dans la vie, nous nous trompons tous", a-t-il déclaré d'un ton mesuré.

Le père du milieu de terrain sénégalais estime que l'erreur fait partie de la vie, rappelant que lui-même n'a pas toujours été irréprochable aux yeux de ses propres parents.

El Hadji Bambo Camara, père du milieu de terrain sénégalais Lamine CamaraPour lui, les réactions observées après l'élimination des Lions relèvent de la nature même du sport. "Aujourd'hui, tu réussis et tout le monde est content. Demain, c'est le contraire", a-t-il relevé, assurant ne pouvoir que "prier" pour son fils et pour l'ensemble des joueurs de la sélection nationale.

Revenant sur le parcours de Lamine Camara, Bambo s'est dit avant tout "fier" de son fils, dont il affirme avoir suivi toutes les étapes de la formation, de Dakar au Casa Sports, avant son passage à Génération Foot.

"Dieu a fait qu'aujourd'hui il est là où il doit être. En tant que père, c'est un fils dont je suis très fier", a-t-il déclaré.

M. Camara assure avoir transmis à tous ses enfants les mêmes valeurs d'éducation, saluant chez Malang, l'autre nom de Lamine, "le respect de la parole des parents" depuis son enfance.

"Quand il était jeune, lorsqu'on lui parlait, il baissait la tête. Aujourd'hui encore, lorsqu'il transmet cette éducation, je ressens une immense fierté", a confié le cinquantenaire dans le salon familial.

El Hadji Bambo Camara estime par ailleurs que le Mondial 2026 a été particulièrement éprouvant pour sa famille. "Cette compétition est très différente des précédentes. Nous n'avions jamais vécu une telle situation", a-t-il dit.

Selon lui, les insultes et les attaques sur les réseaux sociaux ont constitué l'épisode le plus difficile à vivre pour la famille Camara.

"Depuis que mon fils joue au football, je n'avais jamais entendu des paroles aussi déplacées que lors de cette édition. Cela nous a affectés, moi, ses frères et toute la famille. C'était très dur", a-t-il confié.

Malgré cette épreuve, le père de l'international sénégalais dit garder une confiance intacte en son fils. "Les seuls mots que j'ai pour lui sont des mots de soutien et d'encouragement. Qu'il continue de travailler, qu'il ne baisse jamais les bras. Seul le travail paie. J'ai une confiance totale en lui et je suis convaincu qu'il fera mieux, Inch'Allah", a-t-il conclu.

Également footballeur, le frère cadet du milieu de terrain sénégalais évolue désormais sous les couleurs de Guelewaar de Fatick après avoir effectué ses débuts au Casa-Sports avec les moins de 17 ans.

Fodé Camara, petit frère de Lamine CamaraÉvoquant ses relations avec son aîné, il décrit un frère qu'il respecte profondément. "Nous n'avons pas une grande complicité parce que je lui voue beaucoup de respect. C'est quelqu'un de très disponible. Chaque fois que je le sollicite, il répond à mes besoins et lorsqu'il a besoin de moi ici au village, je suis toujours présent", a-t-il confié.

Tout comme son père, la famille a vécu difficilement les réactions suscitées par le penalty concédé par Lamine Camara lors de la défaite contre la Belgique, selon Fodé Camara.

"Cette Coupe du monde a été très dure pour nous. Sur les réseaux sociaux, nous avons entendu toutes sortes de paroles et de calomnies", a-t-il regretté.

Il raconte avoir lui-même reçu, peu après l'élimination des Lions, une vidéo d'un influenceur sénégalais insultant son frère.

"Un gars m'a envoyé cette vidéo sur WhatsApp. Je ne l'ai pas prise au premier degré, parce qu'il faut comprendre que les gens réagissent souvent sous le coup de l'émotion. Il faut aussi savoir qu'un joueur peut connaître des moments de forme et d'autres plus difficiles", a expliqué le jeune milieu offensif.

Malgré ces attaques, la famille préfère encourager l'international sénégalais à regarder vers l'avenir. "Nous l'encourageons à continuer de travailler pour revenir encore plus fort", a-t-il assuré.

Ahmed Mbodj, copain de Lamine CamaraLe soleil continue de darder ses rayons sur Diouloulou au moment de prendre congé de la famille Camara. C'est l'heure du repas de la mi-journée. Les routes de Diouloulou sont désertes.

Mais sur le chemin, un jeune aux traits particuliers attire l'attention. De teint clair, il a trouvé refuge sous l'ombrage.

Ahmed Mbodj est un footballeur qui n'a pas eu l'opportunité d'atteindre le niveau international. Cet ancien attaquant, partenaire de jeu de Lamine Camara dans les rues de Diouloulou, garde le souvenir d'un garçon particulièrement passionné par le ballon rond.

"Je me souviens des matchs interclasses et des rencontres de quartier. Il lui arrivait de quitter les cours pour venir jouer au football. Il était déjà très talentueux", raconte "Macodi", surnom de Mbodj.

Pour lui, voir Malang porter le maillot national demeure une immense source de fierté pour toute la commune. "Lorsqu'un enfant du village arrive à représenter son pays, c'est une fierté pour nous tous. Alors, entendre certaines critiques et des propos déplacés à son égard nous fait beaucoup de mal", a-t-il déclaré.

Aussi le jeune Mbodj lui adresse-t-il le même message. Un conseil simple : continuer à jouer et à travailler.

En évoquant les souvenirs d'enfance, il revient avec nostalgie leurs moments passés dans les équipes et les quartiers où ils ont grandi tous les deux.

À Diouloulou, les "navétanes" - championnats populaires de football - demeurent très animés avec des équipes comme l'ASC Deggo, Doumassou, Renaissance, Tranquille, Damel.

C'est sur ces terrains de terre battue, loin des projecteurs du Mondial et de la fureur virtuelle des réseaux sociaux, que s'est forgé le caractère du milieu de terrain des Lions.

Pour les proches de Lamine Camara, la tempête numérique finira par passer, mais l'ancrage à Diouloulou, lui, va rester. Indéboulonnable.

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