Certaines visites diplomatiques valent davantage que les discours qui les accompagnent. Celle du Premier ministre français Sébastien Lecornu à Rabat, les 15 et 16 juillet, appartient à cette catégorie. Officiellement présentée comme une visite officielle au Maroc à la tête d'une importante délégation gouvernementale afin de participer à une rencontre de haut niveau avec le chef du gouvernement marocain Aziz Akhannouch, c'est une visite de travail destinée à relancer les mécanismes de coopération bilatérale.
Cependant, cette visite revêt une portée bien plus large. C'est le premier déplacement officiel à l'étranger du Premier ministre français depuis son arrivée à Matignon, cette étape marocaine constitue un signal politique à saisir dans toute sa portée. Derrière les poignées de mains protocolaires se résume toute l'histoire récente des relations franco-marocaines.
Plus qu'une visite, un symbole et une relation redevenue stratégique
Cette visite intervient dans un contexte de profondes recompositions internationales : instabilité au Sahel, enjeux migratoires, sécurité maritime, lutte antiterroriste, nouvelles routes atlantiques. Rabat et Paris y partagent des intérêts convergents. La France voit dans le Maroc l'un de ses partenaires les plus stables du continent; Rabat considère Paris comme un acteur capable d'accompagner ses ambitions économiques, diplomatiques et technologiques.
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L'importance de cette visite tient moins aux accords signés qu'à ce qu'elle symbolise. Le Maroc et la France ont traversé une zone de turbulences; ils auraient pu s'éloigner durablement. Ils ont choisi de reconstruire leur partenariat sur des bases plus claires et plus équilibrées. Si l'on devait résumer cette séquence en une formule : la France a reconnu le Sahara marocain, le Maroc, lui, a rouvert la porte.
De la brouille au rapprochement
Il n'y a pas si longtemps, les relations entre Rabat et Paris traversaient l'une des périodes les plus délicates de leur histoire récente. En 2021, la France avait réduit de moitié le nombre de visas accordés aux ressortissants marocains, geste vécu à Rabat comme un désaveu ; s'y ajoutaient incompréhensions diplomatiques et divergences sur le Sahara. L'axe Rabat-Paris avait perdu sa fluidité traditionnelle.
Pendant cette période de froid, le Maroc diversifiait ses partenariats : présence américaine renforcée, rapprochement avec l'Espagne, investissements croissants du Golfe, avancées chinoises, intérêt britannique montant. La France découvrait une réalité nouvelle : le Maroc n'était plus un partenaire acquis par habitude, mais un partenaire qu'il fallait convaincre.
Le tournant du Sahara marocain
Le basculement intervient à l'été 2024, lorsque le président Emmanuel Macron reconnaît officiellement la souveraineté marocaine sur le Sahara et considère le plan d'autonomie de Rabat comme seule base crédible de règlement du différend. Cette évolution rompt avec plusieurs années d'ambiguïté diplomatique française.
Pour Rabat, le geste dépasse le symbole. Le Sahara est la colonne vertébrale de sa diplomatie, et voir la France, membre permanent du Conseil de sécurité, rejoindre cette position constitue un succès majeur. Depuis, les rencontres ministérielles se sont multipliées (plus de quarante en deux ans), la politique des visas s'est nettement assouplie, et les deux capitales préparent un traité d'amitié inédit, le premier du genre que la France signerait avec un pays non européen.
Une relation qui va au-delà du simple cadre diplomatique
Réduire ce rapprochement à la seule question du Sahara serait une erreur. En effet, les liens plongent tout aussi profondément dans l'économique, l'humain et l'éducatif. La France demeure le premier investisseur étranger au Maroc, avec près d'un tiers du stock total d'IDE, loin devant les Emirats arabes unis et l'Espagne et le Royaume constitue la première destination des investissements français en Afrique.
Près d'un millier de filiales françaises, dont la quasi-totalité du CAC 40, y emploient environ 150.000 personnes. L'automobile illustre cette intégration industrielle : Renault à Tanger et Stellantis à Kénitra ont porté les exportations du secteur au-delà de 13 milliards d'euros dès 2023.
Le lien humain est tout aussi dense. Avec 1,7 million de personnes d'origine marocaine, la diaspora constitue la deuxième communauté d'origine étrangère de France, et celle-ci fait de la France le premier pays d'origine des transferts financiers vers le Royaume. Sur le plan universitaire, le Maroc est le premier pays d'origine des étudiants étrangers en France (plus de 45.000 inscrits), et 280 accords de double-diplôme lient désormais établissements français et marocains. Un chiffre en hausse continue, porté par la reconnaissance automatique, depuis 2025, des diplômes français au Maroc.
A l'inverse, le Maroc occupe une place croissante dans la stratégie africaine des entreprises françaises : le Royaume n'est plus seulement un marché, mais une plateforme industrielle, logistique et financière tournée vers l'Afrique de l'Ouest, le Sahel et l'espace atlantique -- une relation davantage fondée sur les intérêts communs que sur les réflexes hérités de l'histoire.
Les préparatifs de la Coupe du monde 2030 constituent l'autre grand chantier : ports, chemins de fer, mobilité urbaine, transition énergétique, infrastructures sportives, gestion de l'eau offrent des opportunités considérables, et plusieurs groupes français y sont déjà positionnés. Mais la concurrence est mondiale -britannique, américaine, espagnole, chinoise, golfique- et le Maroc choisit désormais ses partenaires davantage qu'il ne les subit.
L'Afrique comme nouvel horizon commun
Longtemps pensée en tête-à-tête, la relation franco-marocaine se joue désormais aussi au sud de la Méditerranée. Depuis une vingtaine d'années, le Maroc a bâti sur le continent africain un réseau d'influence -- banques, assurances, télécommunications, immobilier, énergie -- qui dépasse son voisinage immédiat, tandis que la France y voit son influence historique s'éroder, notamment au Sahel, la contraignant à repenser sa stratégie.
Le Maroc s'impose ainsi comme partenaire de choix, fort de sa stabilité et de sa connaissance du terrain africain. Une complémentarité se dessine : la France apporte ses capacités financières et technologiques ; le Maroc, son ancrage régional et son rôle de passerelle entre l'Europe, l'Afrique et l'Atlantique -- particulièrement dans les énergies renouvelables, les infrastructures, l'eau et l'agriculture.
Au fond, la visite de Sébastien Lecornu illustre la volonté des deux pays de construire ensemble une stratégie africaine commune, dans un monde où les rapports de force se redessinent. Si le passé explique encore beaucoup entre le Maroc et la France, c'est désormais l'Afrique qui pourrait écrire l'essentiel de leur avenir commun.
