Chaque 15 juillet, les Nations unies célèbrent la Journée mondiale des compétences des jeunes. Innovation, inclusion, numérique, transition écologique, bref, tout ce qui fait vibrer les conférences internationales et leurs PowerPoint, où l'avenir a toujours l'air mieux rangé qu'en vrai, s'entremêlent harmonieusement. L'idée de fond reste solide : préparer la jeunesse à ce qui arrive, avant que ce qui arrive ne préfère s'installer ailleurs.
Le Royaume à l'occasion, lui, découvre une génération plus formée, plus connectée et plus ambitieuse que jamais. Reste à savoir si l'économie a pensé à réserver une place à la fête. Intelligence artificielle, masters, concours, stages, rêves d'ailleurs : le Maroc célèbre ses jeunes pousses tout en cherchant encore le pot pour les planter.
Le Maroc et ses champions du diplôme
Des métiers d'aujourd'hui auront disparu dans dix ans, d'autres, encore inconnus, seront devenus incontournables. De Tokyo à Toronto, de Séoul à Stockholm, les gouvernements rivalisent de programmes pour le numérique et la formation continue.
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L'intelligence artificielle est partout, les métiers verts progressent, les entreprises veulent des profils capables de se réinventer plusieurs fois par carrière. Le diplôme unique à vingt-deux ans pour un poste à vie a rejoint les archives. Le monde avance vite. Un peu trop, parfois, mais au moins il avance.
Le Royaume n'est pas resté en marge. Universités en expansion, écoles d'ingénieurs solides, instituts de formation professionnelle relookés, discours officiels qui placent «intelligence artificielle» et «économie de la connaissance» avec l'aisance d'un présentateur rodé. A écouter certaines présentations institutionnelles, le jeune Marocain serait à deux clics du prochain génie de la Silicon Valley -- dossier de visa en cours d'instruction.
La réalité a plus de nuances. Jamais la jeunesse marocaine n'a été aussi diplômée, aussi connectée, aussi ouverte sur le monde. Jamais non plus elle n'a semblé aussi inquiète pour son avenir. Voilà le vrai sujet: le Maroc ne manque pas de talents, il cherche encore la meilleure façon de les retenir.
Le rendez-vous manqué entre l'emploi et les compétences
Les cafés du Royaume ont inventé une spécialité absente de tout guide gastronomique mais servie à toute heure: le «master au lait». La recette : un diplôme, parfois deux, quelques certificats, un concours raté de peu, trois stages non rémunérés qu'on appelle pudiquement «expérience», une bonne connexion internet et des réserves de patience. Elle se déguste tiède, entre deux discussions sur le meilleur pays où émigrer.
Car au Maroc, le parcours du combattant commence souvent après le diplôme. Le bac ouvre une porte, la licence une autre, le master une troisième. Puis le jeune diplômé découvre un couloir entier de portes. Malheureusement toutes fermées, certaines même repeintes pour faire illusion.
Le phénomène n'est pas propre au Maroc, mais il y prend une saveur bien locale. Le pays forme des milliers de jeunes qualifiés et souffre pourtant d'un déficit de compétences dans certains secteurs techniques. Des entreprises peinent à recruter pendant que des diplômés peinent à décrocher une première expérience. C'est à croire que les CV et les offres d'emploi ont convenu de ne jamais se croiser dans la même pièce.
Deux Maroc semblent coexister sans se rencontrer : l'un cherche des compétences, l'autre cherche un emploi. Rapports officiels, patronat et universités répètent le même constat : les compétences existent, elles ne sont juste jamais là où on les cherche. Un comble digne d'un pays qui exporte des ingénieurs et importe des consultants pour expliquer pourquoi.
Des talents mondiaux dans une économie locale
Le plus frappant reste la débrouillardise de cette jeunesse. Le jeune Marocain de 2026 parle plusieurs langues, maîtrise le numérique, se forme en ligne aux quatre coins du monde, lance des microentreprises, travaille à distance pour des clients à des milliers de kilomètres. Il apprend seul ce que certaines institutions mettent des années à inscrire au programme.
Il navigue dans l'économie mondiale avec une aisance déconcertante et peine à se faire une place dans celle qui se trouve juste sous ses fenêtres. Toute l'ironie est là. Il collabore avec Montréal, se certifie à Paris, échange avec Singapour. Le monde est son terrain de jeu professionnel. Son propre pays, lui, prend son temps pour devenir son terrain d'épanouissement.
D'un autre côté, le Maroc prépare la Coupe du monde 2030 : stades, routes, ports, lignes ferroviaires itou. Il a raison. Ces chantiers créent de l'activité et de l'attractivité, et traduisent une ambition légitime. Reste une question qu'aucune maquette 3D ne montre : ces chantiers formeront-ils aussi le socle des carrières de demain ? Derrière chaque infrastructure se cache un besoin d'ingénieurs, de techniciens, de spécialistes du numérique. Autrement dit, des jeunes et pas seulement du béton armé.
Le plus grand chantier du Maroc ne se mesure ni en kilomètres d'autoroute ni en mètres cubes de béton. Il se mesure en talents. Un pays peut importer des machines et des logiciels. Il lui sera nettement plus difficile d'importer une génération entière de jeunes compétents et ambitieux. Celle-là, on la forme, ou on la regarde partir.
Cette génération existe déjà, dans les amphithéâtres, les incubateurs, les cafés, les espaces de coworking et tiens ! même dans les files d'attente des concours administratifs, où l'on croise désormais plus de diplômes que de postes à pourvoir.
L'avenir est déjà là, il attend son tour
La vraie question n'est pas de savoir si la jeunesse marocaine est compétente, mais si le pays saura lui offrir l'espace pour le prouver. A force de former des talents que d'autres économies finissent par embaucher, le Maroc risque de devenir le meilleur centre de formation du monde pour la concurrence.
Un comble savoureux : former les cerveaux ici, les voir réussir ailleurs, puis s'en féliciter dans les statistiques nationales comme s'il s'agissait d'un succès à exportation. Mais rien n'est écrit. La jeunesse marocaine reste l'une des plus grandes richesses du Royaume. A cette condition de la traiter comme un investissement stratégique, et non comme une ligne dans un rapport.
Les compétences ne servent à rien sans opportunité pour les accueillir. Sur ce point, le Maroc dispose encore d'une belle marge de progression. Disons-le avec l'affection teintée d'ironie qui sied aux grandes histoires nationales : au Royaume, les jeunes ont déjà les compétences du XXIe siècle. Il ne manque qu'un détail, que le XXIe siècle daigne arriver partout à la même vitesse.