Congo-Kinshasa: Ebola - Insécurité et méfiance freinent la riposte

16 Juillet 2026
interview

Plus de 2.000 cas et 754 décès : l'épidémie d'Ebola progresse à un rythme inédit en RDC. Les conflits, les déplacements de populations et la méfiance compliquent la riposte.

Deux mois après la déclaration de l'épidémie d'Ebola en République démocratique du Congo, la situation continue de se détériorer. Selon les autorités sanitaires, plus de 2.000 cas ont déjà été recensés, dont 754 décès.

Sur le terrain, Médecins Sans Frontières tire la sonnette d'alarme et évoque une propagation du virus à un rythme sans précédent : en moins de cinq semaines, le nombre de cas confirmés a triplé. Alors que de nombreuses chaînes de transmission restent inconnues et qu'aucun vaccin homologué n'est actuellement disponible contre le variant Bundibugyo, la réponse sanitaire fait face à d'immenses défis.

Entretien avec Manantsoa Frédéric Lai, coordinateur des urgences de Médecins Sans Frontières

Suivez-nous sur WhatsApp | LinkedIn pour les derniers titres

Deux mois après la déclaration de l'épidémie d'Ebola en République démocratique du Congo, comment évaluez-vous aujourd'hui la situation sur le terrain ?

Nous sommes plutôt inquiets de l'évolution de l'épidémie. Plusieurs facteurs expliquent cette préoccupation. D'abord, l'épidémie se propage dans une zone extrêmement complexe, marquée par les conflits armés et d'importants mouvements de population.

Si l'on prend l'exemple de l'Ituri, dans l'est de la RDC, les Nations unies évoquent près de 900 000 personnes déplacées. Trois éléments rendent aujourd'hui l'épidémie particulièrement difficile à contrôler. Le premier est lié à ces déplacements de population provoqués par les conflits. Le deuxième concerne l'existence de zones auxquelles les équipes sanitaires n'ont pas accès, notamment certaines zones sous l'influence des ADF ou d'autres secteurs où se déroulent des opérations militaires. Enfin, le troisième facteur est la forte activité minière et l'orpaillage dans la région. Les orpailleurs se déplacent constamment d'un site à l'autre, ce qui complique considérablementla surveillance épidémiologique et le suivi des contacts.

Quels sont, selon vous, les autres facteurs qui pourraient expliquer l'accélération observée ces dernières semaines ?

Lorsque nous parlons d'une propagation sans précédent, c'est notamment en raison des différentes dynamiques de mobilité observées dans la région. La première correspond aux mouvements habituels liés aux activités commerciales entre les grandes agglomérations. La deuxième concerne les déplacements de population causés par les conflits. La troisième est liée aux activités minières et aux déplacements permanents des orpailleurs. Mais il y a également une autre difficulté majeure : la résistance d'une partie de la population à la riposte. Certaines personnes ne croient toujours pas à l'existence de la maladie. Cette méfiance ralentit considérablement les efforts de lutte contre l'épidémie et permet au virus de continuer à circuler.

Cela fait pourtant deux mois que l'épidémie a été déclarée. Pourquoi cette résistance persiste-t-elle selon vous ? Qu'est-ce qui manque encore pour convaincre les populations de la réalité du danger ?

Je ne pense pas qu'il s'agisse d'un manque d'actions menées jusqu'à présent. Beaucoup de choses sont déjà faites. À mon sens, il y a d'abord un problème de confiance. Bien avant Ebola, la population avait déjà perdu confiance dans le système de santé. Celui-ci est fortement affaibli, avec des problèmes structurels importants : manque d'ambulances, établissements de santé insuffisamment équipés, centres de soins parfois très éloignés des villages. À cela s'ajoute une dimension sociétale. Il est humain d'avoir peur face à une maladie grave pour laquelle il n'existe pas encore de vaccin homologué ni de traitement spécifique reconnu. Cette peur pousse parfois certaines personnes à nier l'existence de la maladie ou à retarder leur prise en charge. Pourtant, lorsqu'un patient est pris en charge suffisamment tôt, ses chances de survie sont nettement plus élevées. C'est pourquoi il reste encore beaucoup de travail à faire en matière de communication et de sensibilisation.

L'OMS indique que 80 % de nouveaux cas proviennent de chaînes de transmission inconnues et que de nombreux malades décèdent avant même d'arriver dans un centre de santé. Qu'est-ce que cela révèle sur les difficultés de dépistage et de surveillance ?

Cela montre effectivement que le système de surveillance doit être renforcé.

Mais il faut aussi prendre en compte la question de la stigmatisation. Lorsqu'une famille ou une personne est touchée par Ebola, la peur du regard des autres reste très forte. Lors des premières semaines de l'épidémie, notamment dans certaines zones, nous avons observé que des malades attendaient la nuit pour se rendre à l'hôpital afin d'éviter d'être vus. Le problème est que chaque heure compte. Lorsque l'on attend douze heures ou davantage avant d'accéder à un centre de traitement, il est parfois déjà trop tard pour sauver le patient. C'est pourquoi nous insistons énormément sur le rôle central des communautés. Pour MSF, la population doit devenir le premier partenaire de la riposte. Sans son adhésion et sa participation, il sera difficile de contrôler l'épidémie.

Pour conclure, quelles sont aujourd'hui les priorités pour MSF ? Quels moyens supplémentaires seraient nécessaires pour éviter que la situation ne devienne incontrôlable dans les prochaines semaines ?

La priorité absolue est de renforcer le système de surveillance afin d'identifier rapidement les cas et de couper les chaînes de transmission. C'est seulement en améliorant la détection précoce et le suivi des contacts que nous pourrons freiner efficacement la propagation du virus. La deuxième priorité est de placer la population au coeur de la riposte. Les communautés doivent être considérées comme les premiers partenaires de cette lutte. Leur implication est essentielle pour améliorer la surveillance, le signalement rapide des cas et le suivi des contacts. Enfin, il faut renforcer les capacités de prise en charge médicale afin que les personnes malades puissent être diagnostiquées et traitées le plus tôt possible. Plus l'accès aux soins est rapide, plus les chances de survie augmentent et plus nous avons de possibilités de contenir l'épidémie.

AllAfrica publie environ 600 articles par jour provenant de plus de 90 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.