Par-delà les annonces gouvernementales, la réforme du soutien social direct révèle une mutation profonde de la philosophie de l'action publique. Reste une interrogation majeure: le Maroc dispose-t-il aujourd'hui des conditions économiques permettant de transformer les bénéficiaires des aides sociales en acteurs d'une croissance inclusive ?
Le gouvernement affirme vouloir tourner une page. Après avoir fait du soutien social direct l'un des piliers de la généralisation de l'État social, il annonce désormais une nouvelle étape : sortir progressivement de la logique d'assistance pour promouvoir l'autonomie économique des ménages les plus vulnérables.
C'est du moins ce qui ressort d'une réponse signée du ministre délégué chargé du Budget à une question formulée par quelques députés parlementaires. La nouvelle « doctrine » qu'il expose se résumerait ainsi : l'aide sociale ne serait plus une finalité, mais un simple instrument de transition vers l'emploi. L'ambition est séduisante. Elle s'inscrit dans une tendance internationale qui privilégie les politiques dites « d'activation», consistant à transformer les bénéficiaires des prestations sociales en travailleurs intégrés au marché de l'emploi. Mais derrière cette rhétorique modernisatrice se pose une question essentielle : de quel marché du travail parle-t-on ?
Une réforme qui suppose que le travail existe
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Le coeur de la réforme repose sur une idée simple : de nombreuses familles hésiteraient à accepter un emploi par peur de perdre immédiatement leurs allocations. Pour lever cet obstacle, le gouvernement prévoit une allocation transitoire destinée aux bénéficiaires qui rejoignent le secteur formel et deviennent affiliés à la Caisse nationale de sécurité sociale.
Le raisonnement paraît cohérent. Il répond à ce que les économistes appellent le «piège des prestations sociales», lorsque les aides deviennent, malgré elles, un frein au retour à l'emploi.
Mais cette explication ne convainc qu'en partie. Car elle laisse dans l'ombre une réalité bien plus structurelle: le principal obstacle à l'insertion professionnelle n'est pas toujours la perte des allocations ; c'est souvent l'absence d'emplois stables, correctement rémunérés et accessibles aux publics les plus fragiles. Or les chiffres du chômage, particulièrement chez les jeunes diplômés, continuent d'interroger la capacité de l'économie marocaine à absorber les milliers de bénéficiaires que cette réforme ambitionne de remettre sur le chemin de l'emploi.
L'Etat social ne peut remplacer une politique économique
En annonçant la transformation du soutien social en politique d'insertion, l'exécutif semble faire porter au système de protection sociale une responsabilité qui dépasse largement son champ d'action. L'aide sociale peut accompagner un retour vers l'emploi. Elle ne crée pas les emplois.
Or la réussite de cette réforme dépend d'un facteur sur lequel le ministère chargé du Budget n'a qu'une influence limitée: la dynamique du tissu productif marocain.
Peut-on réellement parler d'autonomie économique lorsque le marché du travail reste marqué par une forte informalité, des salaires souvent faibles, une précarité persistante et d'importantes disparités territoriales ?
Sans une politique industrielle ambitieuse, une montée en qualification de la main-d'oeuvre et une création soutenue d'emplois productifs, le risque est réel de transformer un discours d'émancipation en simple réduction progressive des dépenses sociales.
Une logique inspirée des institutions financières internationales
Le changement de vocabulaire n'est pas anodin. L'expression «insertion productive» remplace progressivement celle de «protection sociale».
Cette évolution rappelle les orientations défendues depuis plusieurs années par la Banque mondiale ou l'OCDE, qui encouragent les États à développer des politiques sociales davantage orientées vers l'emploi que vers la redistribution. Cette approche repose sur une idée centrale: la meilleure politique sociale consiste à permettre aux individus de vivre de leur travail plutôt que des transferts publics.
Le principe paraît difficilement contestable. Encore faut-il que le travail disponible permette effectivement de sortir durablement de la pauvreté. Or cette condition reste loin d'être acquise au Maroc.
Des expérimentations prometteuses, mais encore limitées
Le gouvernement met en avant plusieurs projets pilotes. A El Jadida, le programme «Pass Inclusion» combine accompagnement personnalisé, aides à l'embauche, maintien temporaire des allocations et services de garde d'enfants. Dans le domaine de l'éducation, le programme «Tous à l'école» entend lutter contre le décrochage scolaire grâce à des incitations financières ciblées.
Ces initiatives témoignent d'une volonté de moderniser les politiques publiques en s'appuyant sur des méthodes d'évaluation plus rigoureuses.
Mais leur portée demeure pour l'instant limitée. Quelques milliers de bénéficiaires ne suffisent pas à démontrer qu'un changement de paradigme est en cours à l'échelle nationale. La véritable épreuve commencera lors de leur généralisation.
Le risque d'un glissement de responsabilité
Cette réforme pose également une question politique plus profonde. En mettant l'accent sur l'autonomie individuelle, le discours gouvernemental tend à déplacer le regard: la pauvreté apparaît de moins en moins comme le produit de dysfonctionnements économiques ou de profondes inégalités structurelles, et de plus en plus comme une situation que chaque individu pourrait surmonter à condition d'être correctement accompagné. Cette évolution mérite d'être interrogée.
Car si l'accompagnement est indispensable, il ne saurait faire oublier que les trajectoires sociales restent largement déterminées par des facteurs collectifs : qualité de l'école publique, développement territorial, accès aux transports, niveau de qualification, politiques industrielles ou encore création d'emplois. A vouloir faire de l'insertion professionnelle la solution universelle, le risque est de sous-estimer les limites structurelles du marché du travail marocain.
Une ambition qui devra être jugée sur les résultats
Le gouvernement présente cette réforme comme une étape décisive dans l'édification de l'Etat social. L'objectif est incontestablement ambitieux. Mais, au-delà des annonces, une question demeurera au centre du débat public : combien de familles sortiront durablement de la pauvreté grâce à cette nouvelle stratégie ?
Car un Etat social ne se mesure pas seulement au nombre de programmes qu'il annonce. Il se juge à sa capacité à réduire effectivement les inégalités, à créer des opportunités économiques et à garantir que le travail permette réellement de vivre dignement. C'est sur ce terrain, celui des résultats plutôt que des intentions, que sera évaluée cette nouvelle promesse sociale du gouvernement.