Alors que l'OMS alerte sur une possible sous-estimation des cas d'Ebola, Jean Kaseya, directeur général de l'Africa CDC, détaille les défis de la riposte, l'état de la recherche et les perspectives pour les mois à venir.
Ce 15 juillet marque les deux mois de la déclaration de l'épidémie d'Ebola Bundibugyo en République démocratique du Congo. Depuis son apparition, la maladie continue de susciter de vives inquiétudes au sein de la communauté sanitaire.
Si les chiffres officiels font état de près de 2 000 cas et de plus de 700 décès, l'ampleur réelle de l'épidémie pourrait être bien plus importante. Initialement signalée dans la province de l'Ituri, dans le nord-est du pays, à la frontière avec le Soudan du Sud et l'Ouganda, l'épidémie s'est depuis étendue au Nord-Kivu, au Sud-Kivu, à la Tshopo et au Haut-Uélé.Selon les recentes estimations de l'Organisation mondiale de la sante, le nombre de personnes infectées serait entre deux et quatre fois supérieur aux données actuellement recensées.
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Face à cette crise sanitaire qui continue de s'étendre et aux défis qu'elle pose pour l'ensemble de la région, nous avons interroge Jean Kaseya, directeur général de l'Africa CDC, afin de faire le point sur l'évolution de l'épidémie et les mesures mises en oeuvre pour en limiter la propagation.
Interview de Jean Kaseya, de l'Africa CDC
DW: Cette estimation de l'OMS évoquant un nombre réel de cas deux à quatre fois supérieur aux chiffres officiels vous surprend-elle ?
Jean Kaseya : Cette estimation de l'OMS ne nous surprend pas. Elle ne signifie pas nécessairement que le virus se propage soudainementdeux à quatre fois plus vite. Surtout, elle ne signifie pas que le pays manque de transparence dans sa communication sur cette épidémie.
Elle indique simplement que, dans un contexte aussi complexe que celui de l'est de la RDC, marqué par une importante crise humanitaire, l'insécurité et de nombreux mouvements de population, une partie des infections échappe encore au système de surveillance. Nous savons que plusieurs facteurs favorisent cette sous-estimation.
Parmi eux figurent des listes de contacts qui ne sont pas toujours exhaustives, une notification importante des cas au niveau communautaire, des retards dans l'investigation des alertes et le suivi des contacts, des décès communautaires survenant avant tout prélèvement biologique, ainsi que des difficultés d'accès à certaines zones en raison de l'insécurité.Mais tous ces défis sont bien documentés dans notre réponse opérationnelle. C'est pourquoi nous continuons à renforcer la surveillance communautaire, les capacités diagnostiques de proximité, la recherche active des cas ainsi que la réponse à la situation humanitaire.
DW: Il y a deux semaines, lors de notre précédent entretien à Kinshasa, la situation semblait relativement stable. Que s'est-il passé entre-temps ?
Jean Kaseya : Nous devons distinguer deux phénomènes. Le premier est l'évolution réelle de l'épidémie, qui reste préoccupante. Le second est l'amélioration de notre capacité à détecter les cas. Depuis plusieurs semaines, nous avons considérablement renforcé la surveillance, augmenté les capacités des laboratoires, ouvert de nouveaux centres de prise en charge, intensifié les investigations et élargi la recherche active des contacts. Tout cela conduit naturellement à identifier davantage de cas et à enregistrer un plus grand nombre de cas confirmés.
Parallèlement, il faut également noter que le virus continue de circuler activement dans certaines zones de l'Ituri, avec une extension vers de nouveaux foyers. On parle désormais de Kisangani. Nous savons donc que cette phase demeure critique. Le principal défi aujourd'hui est d'interrompre rapidement les chaînes de transmission grâce au suivi des contacts, à l'isolement précoce des malades, à l'engagement communautaire et à une meilleure prise en charge clinique des cas.
DW: Quand pensez-vous que le pic de l'épidémie pourra être atteint ?
Jean Kaseya : Le pic sera atteint lorsque nous aurons un meilleur contrôle des cas contacts. Actuellement, la majorité des nouveaux cas provient encore de la communauté et non des listes de contacts déjà identifiés. Lorsque nous constaterons que les nouveaux cas proviennent essentiellement de ces listes de contacts et non plus de la communauté, nous disposerons alors d'une meilleure visibilité. À partir du nombre de personnes suivies dans ces listes de contacts, nous pourrons commencer à projeter de manière plus fiable le pic de l'épidémie, puis sa fin.
DW: Des essais cliniques sont actuellement en cours. Lors de notre précédent entretien, vous évoquiez plusieurs pistes thérapeutiques. Où en est-on aujourd'hui ? Peut-on avoir de l'espoir ?
Jean Kaseya : Il y a desrecherches en cours sur les traitements et d'autres sur les vaccins. Concernant les médicaments, les essais cliniques ont déjà commencé. Je tiens à féliciter le gouvernement congolais qui a investi trois millions de dollars dans ces recherches. L'Africa CDC a également mobilisé trois millions de dollars supplémentaires, en complément des douze millions apportés par les partenaires internationaux. Nous avons encore un léger déficit de financement sur lequel nous travaillons actuellement.
Pour ce qui est des essais eux-mêmes, le premier patient a déjà été enrôlé et nous approchons désormais de la barre des soixante participants. L'inclusion volontaire des patients se poursuit. Nous espérons obtenir des résultats dans les deux à trois prochains mois. Ces résultats nous permettront d'identifier la formule thérapeutique la plus efficace et, potentiellement, de disposer d'un traitement contre cette maladie.
DW:Concernant les vaccins, ou en sont les recherches?
Jean Kaseya : Plusieurs candidats vaccins sont actuellement en développement avec le soutien de partenaires tels que la CEPI et d'autres organisations. Ces candidats progressent rapidement dans les phases précliniques. L'un d'entre eux travaille déjà sur les dosages nécessaires afin de pouvoir passer à une phase combinée II et III, probablement autour du mois d'août. Notre objectif est double.
Premièrement, accélérer la recherche scientifique sans compromettre les exigences de sécurité, afin que nos populations puissent avoir accès à des produits sûrs et de qualité. Deuxièmement, garantir que si un vaccin ou un traitement s'avère efficace, l'Afrique puisse rapidement bénéficier d'un accès équitable grâce aux accords que nous signons sur le transfert de technologies et la fabrication locale. C'est aussi pour cette raison que nous investissons directement dans ces essais cliniques.
DW: Un dernier mot ?
Jean Kaseya : Cette épidémie nous rappelle qu'il est indispensable d'investir avant les crises. Nos pays ne doivent pas attendre qu'une épidémie éclate pour voir des millions, voire des milliards de dollars mobilisés. Il faut investir davantage dans la prévention, la recherche, les systèmes de santé et la préparation aux urgences sanitaires avant même que les crises ne surviennent.