Maroc: Dr Yasmine Battas - Voici les enfants les plus exposés à l'addiction aux jeux vidéo

interview

Alors que les jeux vidéo occupent une place croissante dans le quotidien des enfants et des adolescents, la frontière entre passion et addiction reste souvent floue pour les parents. Dans cet entretien accordé à Libération, Dr. Yasmine Battas, psychiatre et psychothérapeute, explique comment reconnaître les signes d'un usage problématique, quels facteurs rendent certains jeunes plus vulnérables, et pourquoi l'écran n'est bien souvent que le symptôme d'un mal-être plus profond.

Libé : L'addiction aux jeux vidéo chez les enfants et les adolescents est aujourd'hui au coeur de nombreuses inquiétudes. Comment distinguer une passion normale pour les jeux vidéo d'une véritable addiction ?

Dr. Yasmine Battas : Un point mérite d'emblée d'être posé, pour rassurer les parents : aimer les jeux vidéo n'est pas une addiction. Beaucoup d'enfants ou d'adolescents passent plusieurs heures à jouer pendant les vacances, ou s'investissent intensément dans un jeu, sans que cela relève du pathologique.

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Ce qui fait la différence, ce n'est pas le temps passé devant l'écran, mais la perte de contrôle et les répercussions sur la vie quotidienne. On parle de trouble du jeu vidéo lorsque l'enfant ne parvient plus à réduire son temps de jeu ni à s'arrêter malgré des conséquences négatives ; lorsque le jeu prend progressivement le pas sur ses autres centres d'intérêt ; lorsqu'il continue de jouer alors que cela lui cause des difficultés scolaires, familiales, sociales ou psychologiques. Ces symptômes doivent s'inscrire dans la durée, généralement sur au moins 12 mois selon les critères de l'OMS, même si une prise en charge peut être proposée plus tôt dès lors que la souffrance est manifeste.

Un adolescent passionné peut ainsi passer tout un week-end à jouer, tout en restant capable d'aller en cours, de voir ses amis, de pratiquer un sport et d'accepter de s'arrêter lorsqu'il le faut. Le jeune en situation d'addiction, lui, ment souvent sur son temps de jeu, devient irritable dès qu'on lui demande d'arrêter, néglige son sommeil, ses devoirs ou ses relations, et en vient à considérer le jeu comme indispensable à son équilibre.

Les méta-analyses montrent d'ailleurs que la grande majorité des jeunes joueurs ne développent jamais d'addiction. Les taux de prévalence varient selon les études, mais le trouble ne concerne qu'une minorité d'enfants et d'adolescents. L'objectif n'est donc pas de diaboliser les jeux vidéo, qui présentent aussi des aspects positifs, mais de repérer les situations où ils deviennent un mode de fonctionnement envahissant et source de souffrance.

Cette distinction est essentielle : elle évite deux écueils symétriques : banaliser une véritable addiction, ou au contraire alarmer des familles alors qu'il s'agit d'une passion des plus normale.

Quels sont les principaux facteurs qui rendent certains enfants ou adolescents plus vulnérables à une dépendance aux jeux vidéo ? Existe-t-il des profils plus à risque ?

Des facteurs de vulnérabilité ont bien été identifiés par les recherches, mais il n'existe pas de profil type. L'addiction aux jeux vidéo résulte le plus souvent d'une interaction entre facteurs individuels, familiaux et environnementaux.

Sur le plan psychologique, les enfants qui présentent une faible estime d'eux-mêmes, des difficultés à réguler leurs émotions, de l'anxiété, une dépression ou un TDAH sont davantage exposés. Les méta-analyses montrent notamment que le TDAH figure parmi les facteurs les plus fortement associés au développement d'un trouble du jeu vidéo. Pour certains jeunes, le jeu devient un moyen d'échapper au stress, à la solitude ou à des émotions difficiles à supporter : c'est ce que l'on appelle un comportement d'évitement.

Le contexte familial joue également un rôle important. Un manque de communication, des conflits répétés, une supervision parentale insuffisante, ou à l'inverse des règles trop rigides sans dialogue, peuvent favoriser un usage problématique -- sans qu'il s'agisse pour autant de culpabiliser les parents ; l'idée est simplement de rappeler que l'environnement familial influence durablement les habitudes numériques.

Enfin, certaines caractéristiques des jeux eux-mêmes sont pensées pour entretenir l'engagement du joueur : récompenses fréquentes, défis progressifs, compétitions en ligne, interactions sociales, mises à jour régulières. Ces mécanismes activent les circuits de la récompense et rendent l'arrêt plus difficile chez les jeunes les plus vulnérables.

Une idée reçue mérite cependant d'être écartée : ce ne sont pas les jeux vidéo qui créent, à eux seuls, une addiction chez l'enfant. Dans la majorité des cas, ils révèlent ou amplifient des difficultés déjà présentes. Face à une dépendance avérée, il est donc essentiel d'en rechercher les causes sous-jacentes plutôt que de se focaliser uniquement sur le temps d'écran.

C'est d'ailleurs un point central en consultation : traiter le seul symptôme du jeu vidéo est rarement suffisant. Il faut comprendre ce que le jeu apporte réellement à l'enfant. Cherche-t-il à fuir une anxiété, un mal-être, un harcèlement scolaire, des difficultés relationnelles, un trouble neurodéveloppemental ? C'est en répondant à ce besoin enfoui que l'on obtient les meilleurs résultats sur le long terme.

Quelles peuvent être les conséquences de cette addiction sur le développement psychologique, les résultats scolaires, les relations familiales et la vie sociale de l'enfant ?

Lorsque l'usage devient véritablement addictif, les conséquences peuvent être importantes -- mais elles ne tiennent pas aux écrans en eux-mêmes. Elles tiennent surtout au fait que le jeu finit par occuper la place d'activités essentielles au bon développement de l'enfant.

Sur le plan psychologique, les études montrent un risque accru d'anxiété, de symptômes dépressifs, d'irritabilité et de difficultés à réguler ses émotions. Certains jeunes deviennent très dépendants du jeu pour se sentir bien ou pour échapper à leurs difficultés, ce qui entretient un véritable cercle vicieux : plus ils vont mal, plus ils jouent ; plus ils jouent, plus leurs difficultés s'aggravent.

Sur le plan scolaire, on observe souvent une baisse des performances, des difficultés de concentration, un manque de motivation, des devoirs négligés et parfois de l'absentéisme. Le manque de sommeil joue un rôle majeur : beaucoup d'adolescents jouent tard le soir, ce qui altère la mémoire, l'attention et les capacités d'apprentissage.

Au niveau familial, les conflits deviennent plus fréquents. Les discussions tournent essentiellement autour des écrans, les règles sont difficiles à faire respecter, et les parents peuvent avoir le sentiment de ne plus reconnaître leur enfant. L'adolescent, de son côté, vit souvent les limites imposées comme une privation -- ce qui peut provoquer des réactions de colère importantes.

Sur le plan social enfin, contrairement à une idée reçue, les jeux en ligne permettent parfois de créer des liens. Le problème surgit lorsque ces relations virtuelles remplacent progressivement les interactions de la vie réelle. L'enfant peut alors s'isoler, abandonner ses loisirs, voir moins ses amis, ou perdre l'intérêt pour des activités qui lui procuraient auparavant du plaisir.

Ce tableau mérite toutefois d'être nuancé. Les méta-analyses montrent que ces conséquences concernent avant tout les jeunes présentant un usage problématique ou addictif. Chez la majorité des enfants, une pratique modérée et encadrée des jeux vidéo n'entraîne pas ces effets, et peut même favoriser certaines compétences, comme la résolution de problèmes, la coopération ou la coordination visuo-spatiale. C'est donc l'excès et la perte de contrôle, bien plus que le jeu vidéo en lui-même, qui sont associés aux conséquences négatives.

Quels sont les premiers signes qui doivent alerter les parents et à quel moment est-il recommandé de consulter un professionnel ?

Les premiers signes d'alerte sont une perte de contrôle sur le temps de jeu, une irritabilité marquée dès qu'on demande à l'enfant d'arrêter, un désintérêt pour ses autres activités, une baisse des résultats scolaires, un sommeil perturbé ou un isolement progressif. Certains enfants mentent aussi sur leur temps de jeu, ou jouent en cachette.

Il est recommandé de consulter dès lors que ces difficultés persistent plusieurs semaines durant, entraînent une réelle souffrance, ou perturbent la vie familiale, scolaire ou sociale. Plus la prise en charge est précoce, plus elle est efficace.

Au-delà des restrictions de temps d'écran, quels conseils concrets donneriez-vous aux parents pour prévenir cette addiction ?

Les règles sont importantes, mais elles ne suffisent pas. Le plus efficace est d'instaurer un cadre cohérent : fixer des horaires, éviter les écrans avant le coucher, s'intéresser aux jeux auxquels joue son enfant, et maintenir le dialogue plutôt que d'imposer des interdictions systématiques.

Il est aussi essentiel d'encourager d'autres sources de plaisir : sport, activités créatives, sorties, moments en famille. Enfin, les parents ont un rôle de modèle : un usage équilibré des écrans à la maison reste l'un des meilleurs moyens de prévenir les comportements à risque.

⌛ Cet entretien s'inscrit dans notre dossier consacré à l'addiction des enfants aux jeux vidéo. Retrouvez les volets déjà publiés, et découvrez, au fil des prochaines heures, les autres épisodes de ce dossier : reportage, analyses, guide pratique...

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