Du bateau à l'assiette, l'étrange trajectoire d'un poisson populaire dont le prix sait naviguer dans toutes les eaux
Longtemps, au Maroc, la sardine fut un poisson modeste : on l'achetait au marché, on la grillait, on marchandait quelques dirhams avec le poissonnier. Puis, un jour, elle découvrit l'ascenseur social.
Ces derniers jours encore, on l'a vue atteindre 30 dirhams le kilo, parfois flirter avec les 40 dans certains marchés, avant de retrouver des eaux tarifaires plus raisonnables : samedi 18 juillet, elle se négociait autour de 15 dirhams dans plusieurs marchés de Casablanca.
Cette détente s'explique notamment par une meilleure disponibilité du produit, la fin de certaines périodes de repos biologique et des conditions climatiques favorables.
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De quelques dirhams à plusieurs dizaines : le voyage organisé
Bonne nouvelle, donc. Reste une question : combien vaut réellement une sardine au Maroc? Car entre le prix de première vente et celui payé par le consommateur, ce poisson semble parfois accomplir un parcours économique plus spectaculaire qu'une traversée de l'Atlantique.
Le sujet est suffisamment sérieux pour que le Conseil de la concurrence s'y intéresse depuis avril 2024. Son président, Ahmed Rahhou, a indiqué le 16 juillet dernier que l'enquête consacrée à la formation du prix de la sardine entrait dans sa phase finale, avec des discussions impliquant l'Office national des pêches (ONP) et le ministère de tutelle. L'objectif est de comprendre comment se fabrique réellement le prix, de la sortie du bateau jusqu'au panier du consommateur, et renforcer la transparence dès le premier maillon de la chaîne.
Selon Ahmed Rahhou, le premier achat se situerait généralement entre 3 et 5 dirhams le kilo. Commence alors le voyage : transport, glace, manutention, conservation, pertes, distribution, autant d'étapes qui ont un coût réel. Mais entre multiplier raisonnablement ce prix initial pour absorber ces coûts et le multiplier par cinq ou davantage, il existe un océan. Le président du Conseil estime lui-même qu'une multiplication par trois peut trouver une justification économique; au-delà, les écarts méritent des explications. C'est précisément là que commence le mystère marocain de la sardine.
L'intermédiaire, ce suspect commode
Au Maroc, lorsqu'un prix devient incompréhensible, l'intermédiaire fait figure de coupable tout désigné, pour la tomate, la pomme de terre, le mouton, et désormais la sardine. Ce personnage est devenu une sorte de figure mythologique de l'économie nationale. Tout le monde en parle, mais personne ne sait précisément combien ils sont, ni quelle marge chacun prélève.
La réalité est moins romanesque. Entre le pêcheur et le consommateur, certaines fonctions sont indispensables : collecter, transporter, trier, conserver et distribuer un produit frais ont un coût réel. L'enjeu n'est donc pas de supprimer toute intermédiation, mais de savoir qui intervient, combien chaque étape coûte.
Le Conseil de la concurrence souhaite ainsi renforcer le rôle de la criée et la publication régulière des mercuriales des halles de vente, afin que les prix du premier niveau soient accessibles à tous. Pour comprendre pourquoi un kilo coûte 15, 20 ou 30 dirhams au marché, encore faut-il savoir combien il valait quelques heures plus tôt au port.
Quand la nature présente aussi sa facture
Il serait toutefois trop commode d'expliquer toutes les flambées par la seule spéculation : la sardine est une ressource naturelle, non un produit fabriqué à la demande. Début 2026, les prix avaient atteint des niveaux exceptionnellement élevés, dans un contexte de repos biologique, de raréfaction saisonnière de l'offre et de conditions environnementales difficiles.
Les captures de poissons pélagiques ont d'ailleurs fortement reculé ces dernières années, passant, selon certains chiffres rapportés, d'environ 1,3 million de tonnes en 2022 à quelque 910.000 tonnes en 2025, le repos biologique répond ainsi à une nécessité : préserver une ressource qui n'est pas infinie.
En janvier dernier, cette raréfaction avait déjà fait grimper les cours dès la première vente : à Casablanca, le kilo avait dépassé 25 dirhams. Dans un marché aussi tendu, voir la sardine atteindre 30 dirhams sur les étals n'avait donc rien d'inexplicable. Toute la difficulté du dossier tient là : toutes les hausses ne sont pas suspectes, mais toutes doivent pouvoir être expliquées.
A mi-prix, le mystère ne disparaît pas
Aujourd'hui, les prix reculent, tant mieux. Mais une sardine moins chère n'efface pas les questions posées lorsqu'elle était chère. Qu'un même produit passe en quelques mois de 30 ou 40 dirhams à environ 15 dirhams invite à comprendre ce qui, entre-temps, a changé : l'offre s'est améliorée, les conditions de pêche ont évolué, le repos biologique a joué son rôle mais, les circuits de distribution, les marges et le nombre d'intervenants jouent aussi leur partition.
C'est pourquoi l'enquête du Conseil de la concurrence dépasse largement le cas de la sardine. Elle renvoie à une question plus vaste, qui revient chaque fois que le pouvoir d'achat s'invite dans le débat public : comment se forment réellement les prix des produits que les Marocains achètent chaque jour ?
Le vrai luxe serait peut-être la transparence
La solution n'est sans doute ni de contrôler administrativement tous les prix, ni de chercher chaque semaine un nouveau coupable. Elle tient en un mot moins spectaculaire : transparence. Savoir combien coûte le produit au départ, suivre son évolution, identifier les coûts et les marges bref, comprendre pourquoi l'on paie ce que l'on paie.
Le président du Conseil de la concurrence appelle d'ailleurs à rapprocher l'organisation du marché intérieur des standards appliqués aux filières d'exportation, où traçabilité et logistique sont généralement bien plus structurées. Voilà peut-être le véritable paradoxe : le Maroc sait organiser des filières performantes lorsqu'une marchandise doit parcourir des milliers de kilomètres vers l'Europe ; mais lorsqu'une sardine doit simplement traverser quelques dizaines de kilomètres pour rejoindre l'assiette d'un Marocain, le trajet peut soudain prendre des allures d'expédition.
A 15 dirhams le kilo, la sardine semble avoir retrouvé un peu de sa vocation populaire. Mais l'enquête n'est pas terminée et c'est heureux, car la vraie question n'a jamais été de savoir si la sardine doit coûter 13, 20 ou 30 dirhams, mais bien pourquoi elle coûte ces prix là. Dans un pays bordé par plus de 3.500 kilomètres de côtes, le consommateur ne demande pas que la sardine soit éternellement bon marché. Il demande simplement qu'entre le bateau et son assiette, quelqu'un soit capable de lui expliquer comment elle a fait le voyage et surtout comment, certains jours, elle est partie sardine pour arriver caviar.