« Le Sénégal doit rester maître de ses choix stratégiques, orienter les ressources vers les secteurs créateurs de richesse et d'emplois et veiller à ce que chaque financement extérieur produise un impact concret sur les conditions de vie des populations ».
Telle est la vision défendue par Adama Diène, économiste et financier qui livre dans cet entretien, sa lecture des enjeux de gouvernance économique du pays. Doctorant en Sciences économiques et en Diplomatie, il plaide pour la création d'emplois durables pour répondre aux attentes d'une jeunesse toujours plus nombreuse. Il juge également indispensable de renforcer la compétitivité des entreprises, d'accélérer la transformation locale des ressources afin de générer davantage de valeur ajoutée, de promouvoir un développement territorial plus équilibré et d'assurer une gestion prudente de la dette publique afin de préserver les équilibres macroéconomiques. Au cours de cet entretien accordé à Sud Quotidien, il revient aussi sur le retour de la Fmi et se veut rassurant en affirmant que l'Etat met tout en œuvre pour éviter une restructuration de la dette dont les conséquences risqueraient d'alourdir la charge du sénégalais. Entretien.
Vous êtes reconnu pour votre engagement dans les domaines de la gestion financière, du développement territorial et de l'accompagnement des organisations. Pouvez-vous revenir sur votre parcours académique et professionnel ?
Sur le plan académique, j'ai eu la chance de bénéficier d'une formation solide, avec l'obtention de deux Diplômes d'Études Approfondies (DEA), l'un en Analyse économique et quantitative et l'autre en Gestion financière et comptable. Cette double spécialisation m'a permis de développer une expertise à la fois en analyse économique, en finance, en comptabilité et en gestion des organisations. Soucieux d'approfondir davantage ces questions, je poursuis actuellement un doctorat en Sciences économiques ainsi qu'un doctorat en Diplomatie, deux domaines qui, à mes yeux, sont étroitement liés lorsqu'il s'agit de relever les défis du développement.
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Mon parcours professionnel est tout aussi diversifié. J'ai évolué dans le secteur privé, dans l'administration publique, dans l'enseignement supérieur et au sein de grands programmes de développement. J'ai notamment participé à la conception, à la gestion et au suivi de nombreux projets financés et accompagnés par des institutions internationales de référence telles que la Banque africaine de développement (BAD), la Banque mondiale, la Banque islamique de développement (BID) et l'UEMOA. Ces expériences m'ont offert l'opportunité d'accompagner des administrations, des collectivités et des organisations dans la mise en oeuvre de projets structurants, avec un accent particulier sur la gestion financière, la gouvernance et le renforcement des capacités.
Au sein de l'administration publique, j'ai successivement occupé les fonctions de Chef de bureau, puis d'Inspecteur des Affaires administratives et financières (IAAF) au ministère de l'Économie numérique. Aujourd'hui, j'exerce les fonctions de Directeur financier et comptable de la SONAGED. Parallèlement, j'ai toujours tenu à partager mon expérience avec les jeunes générations. C'est pourquoi j'enseigne dans plusieurs universités publiques et privées, où j'interviens dans les domaines de l'économie, de la finance, de la comptabilité et de la gestion.
Quelle est votre lecture économique du pays ?
Notre pays bénéficie d'une stabilité institutionnelle reconnue, d'une position géographique stratégique, d'une population majoritairement jeune et dynamique, ainsi que d'importantes ressources naturelles, notamment avec l'exploitation récente du pétrole et du gaz. Ces facteurs offrent de réelles opportunités pour accélérer la transformation de notre économie. Cependant, ces atouts doivent être accompagnés de réformes structurelles.
Quels sont les défis liés à la croissance ?
Le principal défi reste la création d'emplois durables pour une jeunesse de plus en plus nombreuse. Il est également essentiel de renforcer la compétitivité de nos entreprises, d'accélérer la transformation locale de nos ressources afin de créer davantage de valeur ajoutée, de promouvoir un développement équilibré des territoires et de veiller à une gestion prudente de la dette publique afin de préserver les équilibres macroéconomiques.
Quels sont les perspectives économiques nationales ?
Je reste optimiste quant aux perspectives économiques du Sénégal. Elles dépendront de notre capacité à investir davantage dans le capital humain, notamment l'éducation, la formation professionnelle et l'innovation, mais aussi à diversifier notre économie en développant des secteurs comme l'agriculture, l'industrie, le numérique, les services et l'économie verte. La croissance économique n'a de sens que si elle est inclusive, créatrice d'emplois et porteuse d'une amélioration durable des conditions de vie des populations.
Aujourd'hui, on parle de résilience, est ce que le Sénégal peut se prévaloir de cette situation ?
Le Sénégal a démontré, ces dernières années, une réelle capacité de résilience. Notre économie a été confrontée à des chocs majeurs, notamment la pandémie de la Covid-19, les tensions sociopolitiques de mars 2021 et de 2023, ainsi que les effets des crises internationales sur les prix de l'énergie et des denrées alimentaires. Ces événements ont ralenti l'activité économique, perturbé les investissements et affecté de nombreux secteurs. Malgré cela, les institutions ont continué à fonctionner, l'économie a progressivement retrouvé son dynamisme et les Sénégalais ont fait preuve d'une remarquable capacité d'adaptation.
Le retour du Fmi est-il pertinent pour le pays ?
S'agissant du FMI, je pense qu'il est temps de dépasser les débats essentiellement idéologiques. La véritable question n'est pas d'être pour ou contre le FMI, mais de savoir comment les partenariats financiers peuvent servir les priorités nationales. Lorsqu'ils sont négociés dans le respect des intérêts du pays, ces financements peuvent contribuer à préserver les équilibres macroéconomiques, à renforcer la crédibilité financière de l'État, à financer des investissements productifs et à soutenir les réformes nécessaires au développement.
En revanche, ces partenariats doivent s'inscrire dans une vision claire de la souveraineté économique. Cela signifie que le Sénégal doit rester maître de ses choix stratégiques, orienter les ressources vers les secteurs créateurs de richesse et d'emplois et veiller à ce que chaque financement extérieur produise un impact concret sur les conditions de vie des populations. La souveraineté ne consiste pas à s'isoler, mais à être capable de mobiliser les partenariats les plus utiles tout en conservant la maîtrise de son agenda de développement.
En tant qu'économiste, peut-on parlé de dette cachée ?
Il faut d'abord comprendre que la différence se situe au niveau des méthodes de calcul. Auparavant, la dette publique concernait uniquement l'administration centrale. Aujourd'hui, si l'on intègre la dette du secteur parapublic, qui n'apparaît pas dans la dette centrale, on peut avoir l'impression qu'elle est "cachée". Or, ce n'est pas le cas. il n'existe donc pas de dettes cachées au sens strict .
Par ailleurs, tout emprunt public passe par un circuit strict : la Banque Centrale, les services de la dette du ministère des Finances, et la validation des conventions par les instances compétentes. De même, les conventions de partenariat et de financement font toujours l'objet d'une validation par les structures habilitées.
Aujourd'hui, la différence vient donc surtout de la méthode de calcul : certaines dettes du secteur parapublic sont comptabilisées dans la dette de l'administration centrale.
Le numérique transforme les économies, comment le Sénégal peut-il tirer davantage profit : de la digitalisation ; de l'intelligence artificielle ; des nouvelles technologies ; de l'économie numérique ?
Le numérique est devenu un véritable moteur de transformation économique et sociale. Pour le Sénégal, il représente une opportunité d'accélérer la croissance, d'améliorer la qualité des services publics et de renforcer la compétitivité de notre économie.
Pour tirer pleinement parti de cette révolution, nous devons investir massivement dans le capital humain en formant davantage de jeunes aux métiers du numérique, du développement logiciel, de la cybersécurité et de l'intelligence artificielle. Il est également indispensable de créer un environnement favorable à l'innovation en accompagnant les start-ups, en facilitant leur accès au financement et en encourageant la recherche.
Parallèlement, l'État doit poursuivre la digitalisation de l'administration afin de rendre les services publics plus accessibles, plus transparents et plus performants. L'intelligence artificielle offre également des perspectives considérables dans des secteurs stratégiques comme l'agriculture, la santé, l'éducation, les collectivités territoriales et les finances publiques, où elle peut contribuer à améliorer la prise de décision, la qualité des services et l'efficacité de l'action publique.
Enfin, le développement de l'économie numérique doit s'inscrire dans une vision de souveraineté technologique, fondée sur la protection des données, le renforcement des compétences nationales et l'émergence d'un écosystème numérique capable de créer de la valeur et des emplois pour les jeunes. C'est à cette condition que le numérique deviendra un véritable levier de développement inclusif et durable pour le Sénégal.
Sur quoi devrait s'appuyer l'état pour résoudre le problème de l'employabilité des jeunes.
L'employabilité des jeunes doit être une priorité nationale, car elle conditionne à la fois notre croissance économique, notre stabilité sociale et notre avenir collectif. Pour relever ce défi, il est essentiel de renforcer l'adéquation entre les formations et les besoins réels du marché du travail. Les systèmes d'enseignement et de formation professionnelle doivent davantage préparer les jeunes aux compétences recherchées par les entreprises, notamment dans les secteurs porteurs.
L'État doit également créer un environnement favorable à l'entrepreneuriat des jeunes en facilitant l'accès au financement, en simplifiant les procédures administratives et en accompagnant les porteurs de projets. Des secteurs tels que l'agriculture, l'agro-industrie, le numérique, les énergies renouvelables, le tourisme ou encore les industries culturelles offrent un potentiel important de création d'emplois.
Au cours de mon parcours professionnel, j'ai eu l'opportunité d'accompagner plusieurs projets de développement et de renforcement des capacités, en collaboration avec des partenaires techniques et financiers. Cette expérience m'a conforté dans l'idée que l'insertion professionnelle des jeunes est plus efficace lorsqu'elle associe formation, accompagnement, financement et suivi des initiatives entrepreneuriales.
Pour cela, les collectivités territoriales ont un rôle stratégique à jouer. Elles connaissent les réalités économiques de leurs territoires et peuvent favoriser l'émergence de pôles de développement locaux, soutenir les initiatives des jeunes et valoriser les potentialités de chaque région. L'emploi des jeunes ne se construira pas uniquement depuis le niveau central ; il doit aussi s'appuyer sur une dynamique territoriale capable de créer des opportunités au plus près des populations.
Parmi les alternatives pour la création d'emploi figure l'agriculture. Qu'est ce qui freine son épanouissement ?
L'agriculture est un secteur stratégique pour développer un pays. Chaque fois que les régimes viennent, il y a des milliards qui y sont investis. Cependant, si on ne sort pas des pratiques anciennes, pour aller vers la modernisation, on risque d'être à la traine. On peut utiliser d'autres outils par rapport à l'agriculture pour moderniser le secteur. Il s'agit de l'intelligence artificielle (IA) qui peut permettre de développer le secteur de l'agriculture ainsi que des formations.
Maintenant, l'accès aux terres, aux fonciers, aux financements, à l'eau pour cultiver douze mois sur douze, demeure un défi. En général, l'agriculture au Sénégal, c'est uniquement pendant la période de l'hivernale et après, les jeunes quittent les villages pour venir dans les villes pour chercher du travail. Le maintien de ces jeunes en zones rurales doit passer par relèvement de tous les défis cités pour la création des emplois
Parlons de votre engagement citoyen pourquoi accordez-vous de l'importance au développement communautaire ?
Mon engagement citoyen repose sur une conviction profonde, le développement durable commence toujours à la base, au plus près des réalités vécues par les populations. Les meilleures politiques et les meilleurs projets sont ceux qui prennent en compte les besoins réels des communautés et qui associent les citoyens dans la définition des priorités, la mise en oeuvre et le suivi des actions.
Le développement communautaire est donc, pour moi, une approche essentielle, car il permet de placer les populations au coeur des dynamiques de transformation. Il favorise la responsabilisation des acteurs locaux, renforce la cohésion sociale et permet de construire des solutions adaptées aux réalités de chaque territoire.
Mon expérience dans l'accompagnement des organisations et des projets de développement m'a appris que la réussite d'une initiative dépend autant de la qualité des investissements que de l'implication des bénéficiaires. C'est pourquoi je privilégie une démarche fondée sur la proximité, l'écoute et la co-construction avec les communautés.
Au-delà des infrastructures ou des réalisations matérielles, le véritable développement repose sur la capacité à créer de la confiance, à renforcer le lien social et à donner aux citoyens les moyens d'être des acteurs de leur propre transformation. C'est cette vision d'un développement inclusif et participatif qui guide mon engagement au service des territoires et des populations.
Quel message à l'endroit de la population ?
L'État est en train de faire des efforts par rapport à des situations économiques très compliquées et très complexes que le Sénégal traversent actuellement.
Maintenant, il faut que l'État puisse trouver des moyens d'arriver à solder la dette publique qui est très lourde et je pense qu'ils sont dans cette démarche. Donc l'État ne veut pas une restructuration de la dette car si on en arrive à ce stade, les bailleurs peuvent dire qu'il faut enlever les subventions que l'État a mises sur certains secteurs pour maintenir les prix. Et là, c'est la population qui va le sentir.
A l'État, il faut trouver des programmes d'investissement qui permettent aux populations de sentir que l'État est en train de faire des efforts par rapport dans ce sens.