Le Maroc avance vite : autoroutes, réseau ferroviaire, aéroports, ports, villes transformées, industries attirées, 2030 en ligne de mire. Mais la carte des grands projets ne dit pas tout. Sur la création de richesse, d'emplois et d'opportunités, tout le monde n'avance pas à la même allure.
Les derniers comptes régionaux du Haut-Commissariat au Plan (HCP) le rappellent sans détour : malgré les progrès accomplis, la richesse nationale demeure fortement concentrée dans quelques pôles économiques. Le Maroc court. Mais certains territoires semblent à voir de meilleures chaussures que d'autres.
En 2024, l'économie marocaine a enregistré une croissance de 4,4%, pour un PIB aux prix courants de près de 1.615 milliards de dirhams. Le moteur régional, lui, reste hétérogène. Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra et Tanger-Tétouan-Al Hoceïma constituent le coeur de la machine productive nationale. Rien d'anormal en soi, tous les pays ont leurs locomotives. Le problème commence quand ces locomotives deviennent si puissantes que beaucoup croient qu'il faut obligatoirement y monter pour arriver quelque part.
Suivez-nous sur WhatsApp | LinkedIn pour les derniers titres
Naître à Casablanca, Rabat ou Tanger ne garantit ni emploi ni richesse. Mais le territoire où l'on grandit pèse lourdement sur les opportunités disponibles : universités spécialisées, CHU, emplois qualifiés, sièges d'entreprises, transports performants restent inégalement répartis. Un jeune diplômé de Khouribga, Errachidia, Taza ou Guelmim verra son fil LinkedIn lui suggérer Casablanca, Rabat ou Tanger puis on s'étonnera que ces métropoles grossissent. Nous concentrons les opportunités dans quelques pôles, puis nous nous inquiétons que tout le monde veuille les rejoindre.
Cinquante milliards plus tard quand le bâtiment arrive avant le service
Il serait injuste de dire que rien n'a été fait. Le Programme de réduction des disparités territoriales et sociales, lancé en 2017, a mobilisé environ 50 milliards de dirhams : routes rurales, désenclavement, eau potable, électricité, écoles, centres de santé. Le Maroc rural n'est plus celui d'il y a vingt ans. Mais construire une infrastructure ne suffit pas à fabriquer du développement : une route ne crée pas d'emploi au bout du chemin, un centre de santé a besoin de personnel, une école doit déboucher sur une formation accessible sans traverser le Royaume. Nous avons réduit les distances physiques. Reste à réduire les distances économiques.
La Cour des comptes, dans son rapport annuel 2024-2025, offre une photographie moins cérémonielle que celle des inaugurations. Sur 78 conventions de développement territorial examinées (calendriers 2010-2019), seuls 32 programmes ont été menés à terme, soit 41%. Sur 158 programmes de développement territorial intégré évalués, 41 seulement étaient totalement achevés environ 26%. La Cour pointe des difficultés de coordination, des retards d'études, des blocages fonciers et des capacités de gestion territoriale très inégales. Même la déconcentration administrative peine à trouver sa vitesse de croisière : fin 2024, le taux de réalisation de sa feuille de route ne dépassait pas 36%. Il se trouve que les ambitions ont été régionalisées plus vite que les décisions.
Le médecin, lui, n'a pas toujours suivi la route
On peut désenclaver une commune et découvrir que ses habitants utilisent la nouvelle route pour aller chercher ailleurs les services qu'ils ne trouvent toujours pas chez eux. Médecin, université spécialisée, emploi qualifié, administration : tout est en ville. Le désenclavement devient alors un accélérateur de mobilité vers les grands centres. La route rapproche le territoire, mais facilite aussi son départ. Le vrai indicateur n'est donc plus le kilomètre goudronné ou le bâtiment inauguré, mais le nombre de personnes qui peuvent rester, travailler et construire leur avenir là où elles vivent.
Réduire les disparités ne signifie pas distribuer équitablement gratte-ciel et zones industrielles. Chaque région a sa logique : le Souss avec l'agriculture et le tourisme, Tanger-Tétouan-Al Hoceïma avec sa plateforme industrielle et logistique, Fès-Meknès avec son potentiel agricole et universitaire, l'Oriental avec Nador West Med, les provinces du Sud avec les énergies renouvelables et l'ouverture vers l'Afrique. L'enjeu n'est pas de construire douze Casablanca, mais que chaque territoire produise assez d'opportunités pour que ses habitants aient le choix de partir et non l'obligation.
2030, accélérateur ou piège ?
L'économie fréquente ceux qu'elle connaît déjà. Une entreprise cherche des infrastructures, mais aussi fournisseurs, ingénieurs, universités, banques, connexions internationales -- elle regarde donc Casablanca, Tanger ou Rabat. L'investissement appelle l'investissement ; l'absence d'investissement obéit à la même logique. Les écarts se creusent ainsi sans que personne ne les ait vraiment décidés, pendant que certains territoires doivent fournir deux fois plus d'efforts pour entrer dans la course.
L'approche de 2030 est une occasion historique : LGV, autoroutes, aéroports, stades, le Royaume se prépare à recevoir le monde. Mais le risque est de renforcer prioritairement les territoires les mieux équipés déjà, ceux qui accueilleront événements et investissements. Le Mondial 2030 ne se gagnera pas seulement dans les stades, mais aussi dans une ville moyenne où un jeune trouve un emploi sans partir pour Casablanca, dans une commune rurale où une femme enceinte consulte sans expédition, dans une province où un entrepreneur ne part pas handicapé par son code postal et dans un centre de santé où il y a, détail extravagant, quelqu'un à l'intérieur.
Le dernier kilomètre
Le Maroc sait construire grand : Tanger Med, autoroutes, rail, transformations urbaines en témoignent. Le prochain défi, moins spectaculaire mais plus difficile, sera de faire descendre cette modernité jusqu'au dernier kilomètre. Celui-là qui sépare l'autoroute du douar, le CHU du dispensaire, la grande école du lycée provincial, la statistique du HCP de la vie réelle. Le développement territorial ne consiste pas à ralentir Casablanca, Rabat ou Tanger, mais à faire en sorte que leur vitesse entraîne le reste du pays.
Un pays n'est pas émergent quand quelques territoires courent vite, il le devient quand celui qui naît loin des locomotives peut monter dans le train. Les locomotives sont là, puissantes, elles accélèrent vers 2030. Reste une question moins spectaculaire qu'un stade ou une LGV, mais sans doute plus importante : tous les wagons sont-ils bien accrochés ?