La «Lettre de l'Union», qui a récemment alerté sur le glissement périlleux d'une domination exercée sur l'opposition vers une emprise systématique sur les institutions constitutionnelles indépendantes, ne relevait en rien d'une simple posture partisane. Elle posait un diagnostic structurel sur une dérive amorcée dès l'automne 2021. Ce qui avait commencé sous les auspices d'une confortable majorité numérique s'est progressivement transformé en un instrument de concentration verticale du pouvoir, provoquant une rupture des équilibres institutionnels et un affaissement de la confiance entre le gouvernement et la société.
Revenir sur les termes de cette Lettre est aujourd'hui un devoir politique et citoyen, car elle dévoile une méthode de gouvernement globale et pose une question centrale : une majorité arithmétique au Parlement confère-t-elle à l'exécutif un blanc-seing pour s'approprier seul la décision publique ? Ou la légitimité véritable demeure-t-elle intrinsèquement liée au respect de l'esprit de la Constitution, à l'écoute des instances de régulation, à l'efficacité sociale et au principe de reddition des comptes ? Le 23 septembre 2026, cette interrogation fondamentale sera tranchée souverainement par le verdict des urnes.
Quand la majorité bascule dans la logique de domination démocratique
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L'imposante majorité du gouvernement d'Aziz Akhannouch aurait dû constituer une opportunité historique pour engager de grandes réformes structurelles et consolider les fondements d'un véritable Etat social. Force est de constater qu'elle a trop souvent été utilisée pour verrouiller le débat démocratique, écarter d'un revers de main les amendements constructifs de l'opposition et réduire l'enceinte parlementaire à une simple chambre d'enregistrement mécanique.
La démocratie ne saurait se réduire à la loi du plus grand nombre ou à l'écrasement de la minorité par le poids des chiffres. Elle repose sur un équilibre subtil et vital entre un gouvernement qui agit, une opposition qui contrôle et des institutions indépendantes qui éclairent et corrigent. Lorsque la majorité confond délibérément la stabilité politique avec l'obéissance aveugle, elle fragilise le Parlement et ampute, par là même, sa propre légitimité politique.
Des institutions de gouvernance consultées par pure formalité
Ce réflexe hégémonique s'est insidieusement étendu aux institutions de bonne gouvernance et de régulation, à l'instar du Conseil économique, social et environnemental (CESE), de l'Instance nationale de la probité, de la prévention et de la lutte contre la corruption (INPPLC), ou encore du Conseil de la concurrence. Ces instances n'ont pas été gravées dans la Constitution pour servir de simples paravents démocratiques ou de vitrines cosmétiques, mais bien pour prémunir la décision publique contre les abus, protéger les droits des citoyens et assainir l'environnement économique.
Pourtant, le traitement sélectif et le dédain manifeste affichés face à leurs avis, comme l'a illustré le débat conflictuel autour du projet de loi relatif à la profession d'avocat, démontrent les dérives d'une démocratie participative désincarnée. Même lorsqu'un avis n'est pas juridiquement contraignant, la déontologie en politique impose de l'examiner avec rigueur et de motiver publiquement son éventuel rejet. Feindre de consulter pour ensuite ignorer vide la gouvernance de sa substance et la réduit à un slogan creux.
Des lois votées dans la précipitation, fragilisées par la Constitution
Une loi adoptée à la hâte par une large majorité ne garantit en rien la qualité de la norme juridique. La valeur intrinsèque d'une loi se mesure à sa stricte conformité à la Constitution, à son équité, à sa prévisibilité et à sa capacité réelle à protéger les droits et libertés.
Les censures successives ou les réserves prononcées par la Cour constitutionnelle sur plusieurs textes législatifs sont venues rappeler à l'exécutif que la précipitation et l'arrogance numérique ne sauraient remplacer la rigueur des règles et principes ayant prévalu dans la rédaction des textes législatifs, ni l'éthique du débat parlementaire. Lorsqu'une loi doit être corrigée post-adoption, cela révèle de manière flagrante ce que le gouvernement a refusé d'entendre en commission, transformant sa prétendue force en un aveu d'obstination.
Une crise de légitimité institutionnelle devenue fracture sociale
Cette dérive autoritaire ne reste pas confinée dans l'enceinte des institutions; elle produit des ondes de choc directes sur le quotidien des Marocains. Le citoyen ne juge pas l'action publique au volume des communiqués de presse triomphants, mais bien à la réalité de son pouvoir d'achat érodé par l'inflation, aux difficultés d'accès à des soins dignes, à la persistance du chômage des jeunes, à la fragilisation continue de l'école publique et au sentiment d'injustice face à une corruption endémique.
Plus le fossé se creuse entre la rhétorique officielle et le vécu matériel des ménages, plus la légitimité politique de l'exécutif s'atrophie, indépendamment du nombre de ses sièges au Parlement. La légitimité des urnes est un point de départ, mais seule la légitimité des résultats et de la justice sociale assure la pérennité du pacte que les partis ayant gagné les élections se sont engagés à respecter en cas de leur succès dans les élections.
Le 23 septembre 2026 : Le temps du sursaut et de la reddition des comptes
Dès lors, le scrutin du 23 septembre 2026 dépassera le cadre d'un simple renouvellement technique de la Chambre des représentants ; il s'érigera en un grand moment de vérité et d'évaluation populaire. Le vote-sanction, loin d'être un réflexe de vengeance stérile, constitue l'expression démocratique la plus noble de la responsabilité politique et du principe de reddition des comptes.
Cependant, sanctionner une régression ne suffit pas à tracer un avenir. L'enjeu réside dans le choix conscient d'une alternative sociale et démocratique crédible, portée par des femmes et des hommes alliant haute compétence, intégrité morale et ancrage sincère auprès des citoyens. C'est ici que repose la responsabilité historique de l'Union socialiste des forces populaires: transformer l'opposition en propositions d'avenir, traduire la critique en un projet de société cohérent, et muer la colère sociale latente en un horizon d'espoir politique.
L'hégémonie peut certes imposer un vote mécanique sous la coupole, mais elle ne fabriquera jamais la légitimité historique. Une majorité parlementaire est par essence précaire et provisoire; seul le verdict des citoyens est souverain et absolu. Le 23 septembre, les urnes rendront leur arrêt : prolonger une logique de domination unilatérale, ou restaurer les équilibres fondamentaux, rebâtir la confiance et faire triompher un véritable Etat social.