Il existe des pays qui organisent des compétitions internationales. Et il existe le Maroc, qui semble avoir décidé de les collectionner comme d'autres accumulent les timbres. En effet, du 26 juillet au 16 août, le Royaume accueille pour la troisième fois consécutive la Coupe d'Afrique des Nations féminine (CAN). Un exploit administratif qui pousse à se demander si, sur les formulaires de candidature de la Confédération africaine de football (CAF), la case «pays organisateur» n'a pas simplement été remplacée par un tampon encreur au nom du Maroc, prêt à l'emploi.
Plaisanterie mise à part, la répétition n'a rien d'un hasard. En quelques années, le Royaume est devenu l'un des centres de gravité incontournables du football continental. Stades rénovés, centres d'entraînement dernier cri, logistique rodée : quand une compétition cherche un toit, le Maroc apparaît comme cette grande maison de famille où il reste toujours, comme par magie, une chambre disponible. On imagine presque le standard téléphonique de la Fédération Royale marocaine de football (FRMF) clignoter en permanence, la CAF au bout du fil, une nouvelle fois.
Un format qui change tout
Restez informé des derniers gros titres sur WhatsApp | LinkedIn
Cette édition 2026 ne ressemble cependant à aucune des précédentes. Pour la première fois, seize équipes participent à la phase finale, réparties en quatre groupes de quatre, avec un total de 34 rencontres disputées entre Rabat et Casablanca jusqu'à la finale du 16 août. Le format gonfle, la visibilité aussi, et avec elle une réalité longtemps négligée : le football féminin africain sort enfin de l'ombre portée par son homologue masculin.
Mais la vraie révolution se cache ailleurs, dans les petites lignes du règlement. Cette CAN sert en effet de tournoi qualificatif pour la Coupe du monde féminine 2027 au Brésil. Les quatre demi-finalistes obtiennent directement leur billet d'avion, tandis que les équipes battues en quarts conservent une seconde chance via des barrages intercontinentaux. Autrement dit, atteindre le dernier carré revient à commander deux desserts pour le prix d'un : la course au titre continental d'un côté, une place pour le Mondial de l'autre. De quoi transformer une simple demi-finale en négociation diplomatique à enjeux multiples.
Le Nigeria, épouvantail increvable, et les autres
Sur le papier, la hiérarchie reste globalement connue. Le Nigeria (dix fois champion) demeure l'épouvantail historique du football féminin africain, celui que personne n'a encore réussi à détrôner durablement. L'Afrique du Sud possède l'expérience des grandes batailles continentales, la Zambie s'est installée parmi les nations capables de bousculer sérieusement l'ordre établi, et le Ghana comme le Cameroun n'ont jamais eu la réputation de venir en simples touristes.
Et puis il y a le Maroc, désormais dans une catégorie à part. Celle du pays qui ne peut plus se cacher derrière le folklore de l'hospitalité. Il y a quelques années encore, une belle performance des Lionnes de l'Atlas suffisait à faire sourire tout un Royaume. Ce temps-là est révolu. Investissements fédéraux, structuration des clubs, développement des sélections de jeunes, professionnalisation progressive : les attentes ont changé de dimension, et organiser la fête trois fois de suite oblige, à un moment donné, à songer sérieusement à garder la coupe pour soi.
Les Lionnes évoluent dans le groupe A aux côtés du Kenya, du Sénégal et de l'Algérie, sous la direction de l'Espagnol Jorge Vilda, sélectionneur champion du monde 2023 avec l'Espagne. La préparation, entrée dans sa dernière ligne droite au Complexe Mohammed VI de football, s'est conclue par une large victoire 5-0 contre le Cap-Vert. Le message est limpide : les Lionnes ne veulent plus seulement participer à l'Histoire, elles espèrent commencer à l'écrire.
Algérie-Sénégal en ouverture : la délicatesse du calendrier
Et puisque toute grande compétition mérite un geste symbolique, la CAF en a réservé un savoureux. Le match d'ouverture, dimanche 26 juillet à Rabat, opposera l'Algérie au Sénégal. Ainsi donc, c'est l'Algérie qui inaugurera officiellement une Coupe d'Afrique organisée par le Royaume, sur pelouse marocaine, devant un public marocain, avant de retrouver, quelques jours plus tard en dernier match de groupe, ce même Maroc.
Pour une frontière terrestre fermée depuis des décennies, reconnaissons au calendrier sportif un sens de la circulation que bien des chancelleries pourraient lui envier. Pendant que les communiqués diplomatiques s'accumulent dans les tiroirs, les footballeuses, elles, prennent l'avion, descendent du bus et jouent au ballon, sans réunion extraordinaire, sans médiation internationale, et apparemment sans que Google Maps n'en fasse un drame. Le choc Maroc-Algérie du 30 juillet, lui, se présentera sans besoin d'assaisonnement supplémentaire : le plat sera déjà suffisamment relevé.
Les autres groupes, et une discipline qui grandit
Le groupe B réunit l'Afrique du Sud, la Côte d'Ivoire, le Burkina Faso et la Tanzanie. Le groupe C ressemble à un petit volcan avec le Nigeria, la Zambie, l'Egypte et le Malawi. Le duel Nigeria-Zambie s'annonçant comme l'un des rendez-vous les plus attendus du premier tour. Le groupe D renferme le Ghana, le Cameroun, le Mali et le Cap-Vert, une poule où les calculatrices pourraient chauffer assez rapidement.
Ce format élargi raconte, en creux, l'histoire d'un football longtemps réduit au système D : des fédérations peu engagées, des joueuses obligées de transformer la passion en débrouille. Cette époque recule, lentement mais sûrement, à mesure que les sélections se professionnalisent et que les écarts se resserrent.
Il manque encore quelque chose dans la vitrine
Reste une question, presque une curiosité anthropologique : pourquoi toujours le Maroc ? Parce que le Royaume, qui prépare déjà « au masculin Mesdames » la Coupe du monde 2030 conjointement avec l'Espagne et le Portugal, a fait du football un instrument assumé de rayonnement. A force d'organiser, d'héberger, de rénover et de recommencer, on finirait presque par croire que le numéro de la FRMF figure favori et en raccourci sur le téléphone de la CAF.
Mais le public marocain connaît déjà la musique : les beaux stades, il connaît ; les cérémonies réussies, il connaît aussi. Ce qu'il attend désormais, c'est une Lionne soulevant enfin le trophée. Le chemin s'annonce toutefois long. Nigeria, Afrique du Sud et Zambie ne viendront certainement pas admirer le coucher de soleil sur le Bouregreg. Mais pour la première fois, le Maroc ne joue plus seulement les hôtes parfaits : il joue, enfin, sa propre partie.