Pendant longtemps, dans de nombreuses sociétés, la maternité a été considérée comme une étape centrale du parcours de vie des femmes.
Se marier, avoir des enfants et construire une famille représentaient un modèle social largement accepté. Mais aujourd'hui, cette vision évolue. À Maurice, comme dans plusieurs sociétés modernes, les femmes sont de plus en plus nombreuses à retarder leur maternité, à avoir moins d'enfants ou, pour certaines, à faire le choix de ne pas devenir mères.
Cette transformation ne signifie pas nécessairement que les femmes rejettent la maternité. Elle reflète plutôt une nouvelle manière de concevoir la vie familiale, où les aspirations professionnelles, la stabilité financière, les projets personnels et les réalités économiques occupent une place centrale.
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Les chiffres illustrent cette évolution. Selon le rapport Gender Statistics 2025, publié le 21 juillet par Statistics Mauritius, le taux de fécondité total, qui représente le nombre moyen d'enfants qu'une femme aurait au cours de sa période de procréation, suit une tendance générale à la baisse. Il est passé de 1,9 enfant par femme en 2005 à 1,5 enfant par femme en 2025. Depuis 2015, cet indicateur fluctue entre 1,3 et 1,5, indiquant une tendance persistante à la baisse de la fécondité à Maurice.
Pourquoi les femmes choisissent-elles aujourd'hui d'avoir moins d'enfants ? Est-ce un véritable refus de la maternité ou plutôt une nouvelle façon d'organiser leur parcours de vie ? Pour le gynécologue-obstétricien Rahul Dev Luchoomun, la réponse est claire : il ne faut pas interpréter cette tendance comme un manque d'intérêt pour la maternité. Selon lui, le phénomène est davantage lié à un changement de priorités. «Ce n'est pas que les femmes ne veulent pas avoir des enfants. C'est plutôt un changement de priorités. Maintenant, les personnes sont plus career-oriented», explique-t-il.
Selon le spécialiste, les couples d'aujourd'hui souhaitent d'abord atteindre une certaine stabilité avant d'accueillir un enfant. Ils veulent généralement disposer d'un emploi stable, d'un logement et d'une situation financière plus sécurisée. «Les couples de nos jours préfèrent reporter la parentalité pour plus tard. Il y a des personnes qui veulent avoir un enfant une fois qu'ils sont établis, qu'ils ont un toit sur la tête et qu'ils ont un travail», souligne le Dr Luchoomun.
L'un des changements les plus visibles concerne l'âge auquel les femmes deviennent mères. Les données de Statistics Mauritius montrent un déplacement du pic de fécondité vers une tranche d'âge plus élevée. En 2005, les femmes âgées de 25 à 29 ans affichaient le taux de fécondité le plus élevé, avec 114 naissances pour 1000 femmes dans cette catégorie d'âge. En 2025, cette situation a changé.
Le taux de fécondité maximal est désormais observé chez les femmes âgées de 30 à 34 ans, avec 80 naissances pour 1 000 femmes. L'une des explications avancées est le fait que les femmes se marient plus tardivement et prolongent davantage leurs études avant de fonder une famille.
Ce report de la maternité est lié à plusieurs transformations sociales : une meilleure accessibilité à l'enseignement supérieur, une présence accrue des femmes sur le marché du travail et une volonté d'atteindre une autonomie financière avant d'avoir un enfant.
Pour l'économiste Manisha Dookhony, ce changement constitue une mutation profonde de la société mauricienne. «Le décalage progressif du pic de fécondité ne constitue pas un simple ajustement statistique : il traduit une mutation structurelle aux répercussions économiques contrastées selon l'horizon temporel envisagé», analyse-t-elle.
Selon elle, cette évolution comporte des avantages pour certains couples. Le fait d'attendre avant d'avoir un enfant permet souvent d'acquérir davantage d'expérience professionnelle et d'améliorer sa situation économique. «J'ai moi-même eu mon enfant tardivement et je peux témoigner des nombreux avantages que cela comporte», confie-t-elle. Aujourd'hui, elle constate que plusieurs couples suivent une trajectoire similaire avant de devenir parents.
L'une des principales raisons expliquant le report de la maternité est l'évolution du rôle des femmes dans la société. Avec davantage de femmes diplômées et professionnellement actives, la maternité n'est plus forcément placée au début du parcours adulte.
Le démographe Dr Kris Valaydon estime que cette évolution est directement liée aux transformations sociales observées depuis plusieurs décennies. «C'est un phénomène qui date des années 80-90», souligne-t-il. Selon lui, le taux de fécondité nécessaire pour assurer le renouvellement naturel d'une population est de 2,1 enfants par femme.
Or, Maurice se situe aujourd'hui bien en dessous de ce seuil, avec un taux autour de 1,4. «2,1, c'est le taux de remplacement. Pour un renouvellement de la population, il faudrait qu'une femme puisse avoir 2,1 enfants. Et là, c'est en dessous, on est à 1,4», précise-t-il.
Pour le démographe, plusieurs facteurs expliquent cette situation. Parmi eux figure l'amélioration du niveau d'éducation des femmes. Avec l'éducation gratuite et l'accès accru aux études secondaires et tertiaires, davantage de femmes poursuivent des carrières professionnelles et souhaitent participer pleinement à la vie économique. «Le niveau d'éducation a grimpé considérablement ce qui explique que les femmes ont plus de contrôle sur leur corps», ajoute le Dr Valaydon. Cette autonomie influence les décisions liées à la taille de la famille.
Aujourd'hui, avoir un enfant représente un engagement financier important. Les parents ne réfléchissent plus uniquement au nombre d'enfants qu'ils souhaitent avoir, mais aussi aux moyens qu'ils pourront consacrer à leur éducation et à leur avenir.
Selon le Dr Valaydon, cette évolution correspond à ce qu'on appelle l'économie politique de la fécondité. «Autrefois, on investissait un peu moins dans l'enfant. Aujourd'hui, lorsqu'on a un enfant, on souhaite l'envoyer à l'école, à l'université. On a plus d'ambition pour ce dernier.» Les dépenses liées à l'éducation, aux soins médicaux, aux activités extrascolaires et au logement poussent plusieurs couples à privilégier une famille moins nombreuse.
Pour lui, il ne s'agit pas uniquement d'un désintérêt pour la parentalité. «Ce n'est pas un désintérêt mais plutôt que les couples souhaitent donner plus de chances à leurs enfants», insiste-t-il.
En 2025, les Government Family Planning Clinics, la Mauritius Family Planning & Welfare Association et Action Familiale ont enregistré environ 55 143 utilisatrices actuelles de méthodes contraceptives. Ce nombre représente une baisse de 698 utilisatrices par rapport aux 55 841 enregistrées en 2024. Par ailleurs, le nombre de nouvelles utilisatrices continue de diminuer. En 2025, 2 831 nouvelles utilisatrices ont été enregistrées, contre 4 570 en 2015.
Parmi les nouvelles utilisatrices en 2025, les méthodes les plus choisies étaient l'injection contraceptive de trois mois (27,5 %), la ligature des trompes (22,3 %) et la méthode sympto-thermique (16,4 %). Chez les utilisatrices actuelles, la méthode sympto-thermique représentait 49,8 % des choix.
Si certaines femmes choisissent de reporter leur maternité, d'autres prennent une décision différente : celle de ne pas avoir d'enfant. Dans une société où la maternité reste encore fortement associée à l'identité féminine, ce choix peut encore susciter des interrogations ou des incompréhensions dans certains environnements sociaux.
Pourtant, pour plusieurs femmes, il s'agit d'une décision mûrement réfléchie, basée sur leur parcours personnel, leur santé, leurs valeurs et leurs conditions de vie.
Une femme célibataire de 35 ans révèle qu'elle a fait ce choix très tôt dans sa vie. Contrairement aux attentes sociales, elle ne s'est jamais imaginée devenir mère. «J'ai pris la décision de ne pas avoir d'enfant très jeune, probablement dès l'adolescence. Je ne me suis jamais projetée comme mère, ou du moins pas dans une grossesse. Cette étape ne fait tout simplement pas partie du parcours de vie que j'imagine pour moi», témoigne-t-elle.
Cette décision est également liée à sa santé. Elle vit depuis sa naissance avec une maladie chronique, la neurofibromatose, qui affecte notamment sa peau, son système nerveux et ses os. «Cette décision est aussi liée à ma neurofibromatose. Vivre avec implique de nombreuses contraintes au quotidien.»
Au-delà de ces difficultés, cette femme exprime une inquiétude importante concernant une éventuelle transmission de la maladie à un enfant. «Si mon enfant devait hériter de cette maladie, vivre avec les mêmes douleurs quotidiennes que moi, ou développer une forme encore plus sévère, je ne pourrais jamais me le pardonner», confie-t-elle. La question financière représente également un facteur déterminant dans sa réflexion.
Élever un enfant nécessite des ressources importantes qu'elle ne se sent pas capable d'assurer dans les conditions actuelles. «J'ai déjà du mal à épargner pour assurer mon propre avenir. Dans ces conditions, envisager sereinement les responsabilités financières liées à l'éducation d'un enfant me paraît irréaliste», affirme-t-elle.
Elle évoque également des inquiétudes concernant le système éducatif et les changements fréquents qui affectent l'organisation scolaire. «Il est hors de question de le scolariser dans le système public, qui connaît des réformes successives sans réelle stabilité», souligne-t-elle. Même si elle n'écarte pas complètement l'idée de l'adoption, elle considère que cette option dépendrait de sa stabilité.
«L'adoption est une possibilité que je n'exclus pas, mais uniquement si j'ai les moyens financiers et la stabilité nécessaires pour offrir à un enfant un cadre de vie épanouissant», précise-t-elle. «C'est une décision profondément personnelle, mûrement réfléchie, qui m'appartient.»
«Profiter de la vie de couple»
Une femme mariée de 30 ans explique que son époux et elle ont choisi d'attendre avant d'avoir leur premier enfant. «Je suis mariée depuis un an et mon mari et moi n'avons pas encore d'enfants. Nous avons choisi d'attendre, car je ne me sens pas encore prête à devenir maman et nous souhaitons profiter pleinement de notre vie de couple avant de fonder une famille», raconte-t-elle.
Pour ce couple, devenir parent est une décision qui doit être prise lorsque les deux partenaires se sentent prêts. «Nous pensons qu'avoir des enfants est une décision importante et réfléchie à prendre quand les deux partenaires se sentent prêts», ajoute-t-elle.
La baisse du nombre de naissances ne concerne pas uniquement la sphère privée. Elle représente également un enjeu économique majeur pour Maurice. Avec un taux de fécondité inférieur au seuil de remplacement des générations, le pays devra faire face au vieillissement progressif et à une diminution potentielle de la population active.
Selon le Dr Kris Valaydon, cette tendance devrait se poursuivre. «La fécondité va peutêtre encore baisser et les chances que ça augmente sont très faibles. À moins d'avoir une politique ambitieuse, ça va se maintenir ou bien ça va baisser.»
Pour l'économiste Manisha Dookhony, le repor t des naissances a des effets différents selon le court ou le long terme. À court terme, cette évolution peut favoriser la croissance économique, car les couples disposent de plus de temps pour développer leur carrière.
«Ce report des naissances améliore le ratio entre actifs potentiels et personnes à charge, ce qui soutient le produit intérieur brut par habitant et libère une part de l'épargne des ménages jusqu'alors absorbée par les dépenses liées à la petite enfance.»
Cependant, à long terme, les conséquences pourraient être plus complexes. «Cette évolution entraînera inévitablement un rétrécissement de la population active, une pression accrue sur le système de retraite et un taux de renouvellement des générations bien inférieur au seuil de 2,1 enfants par femme nécessaire au maintien de la population», analyse Manisha Dookhony.
La diminution du nombre de jeunes générations pourrait également créer des difficultés pour certains secteurs économiques.
Selon l'économiste, des domaines comme le tourisme, la construction, la santé et les technologies de l'information pourraient être confrontés à des pénuries de main-d'oeuvre. «La conjugaison d'une fécondité faible et d'un vieillissement accéléré expose plusieurs secteurs clés à des pénuries sévères», affirme-t-elle.
Pour répondre à ce défi, elle considère nécessaire d'adopter une stratégie combinant plusieurs mesures : formation professionnelle, automatisation, immigration ciblée et maintien des travailleurs âgés dans l'emploi. «L'assouplissement ciblé des quotas d'immigration pour les travailleurs qualifiés, l'automatisation et la reconversion des travailleurs pourraient contribuer à réduire les tensions sur le marché du travail», propose-t-elle.
Pour elle, les politiques publiques doivent accompagner les familles plutôt que tenter d'imposer un modèle. «Les politiques publiques ne devraient pas chercher à inverser cette tendance de manière autoritaire, mais plutôt à en atténuer les obstacles et à en maximiser les opportunités», insiste-telle.
Parmi les mesures envisageables figurent des aides financières aux jeunes parents, des avantages fiscaux, le développement des infrastructures de garde d'enfants et une meilleure flexibilité professionnelle. Elle estime également qu'une réforme du congé parental pourrait favoriser un meilleur équilibre entre les deux parents.
«Un congé parental partagé et non transférable, comme dans certains modèles scandinaves, favoriserait une répartition plus égalitaire des responsabilités familiales et réduirait les discriminations envers les femmes sur le marché du travail.»
D'autre part, le Dr Rahul Dev Luchoomun rappelle que la réserve ovarienne et la qualité des ovocytes diminuent progressivement. «Quand les couples essaient de concevoir plus tard, ils font face à plus de complications», précise-t-il. Manisha Dookhony insiste également sur la nécessité de considérer l'infertilité comme une problématique qui concerne les deux membres du couple.
«La responsabilité de l'infertilité ne saurait incomber exclusivement aux femmes. Un facteur masculin est impliqué dans environ 40 % des cas d'infertilité, et combiné à un facteur féminin dans 20 % supplémentaires», rappelle-t-elle. Elle estime qu'une politique publique de fertilité devrait inclure une meilleure sensibilisation auprès des hommes, des examens pour les deux partenaires et un accès plus équitable aux traitements.