Maroc: Dossier (1/3)/Ruralité en mutation - L'exemple par Aït Amira et Sidi Bibi

analyse

Cette étude du chercheur Khalid Alayoud, publiée récemment sur la plateforme numérique Migrapress, examine les profondes transformations sociales, démographiques et territoriales qu'ont connues les communes d'Aït Amira et de Sidi Bibi depuis le développement de l'agriculture d'exportation dans le Souss. L'essor des cultures sous serre, amorcé dans les années 1980, a profondément modifié la structure économique de la région en attirant d'importants flux de travailleurs marocains puis étrangers. Cette dynamique a progressivement transformé ces anciens espaces ruraux en territoires caractérisés par une forte diversité démographique et culturelle.

L'analyse montre que cette croissance économique s'est accompagnée de mutations profondes des structures familiales et des modes de socialisation. L'apparition des «enfants à clé», conséquence directe de la féminisation du travail agricole et de l'absence prolongée des parents, illustre les nouvelles vulnérabilités produites par cette transformation. Une partie de ces enfants, confrontés au décrochage scolaire et aux difficultés d'insertion, forme ce que l'étude propose d'appeler la «génération C90», concept permettant d'analyser certaines formes contemporaines de désaffiliation sociale sans céder aux lectures stigmatisantes.

L'étude montre également que les communes d'Aït Amira et de Sidi Bibi connaissent aujourd'hui une nouvelle étape de leur transformation avec l'installation de migrants originaires d'Afrique subsaharienne et d'Asie, faisant émerger un espace rural multiculturel inédit au Maroc.

Face à ces mutations, Khalid Alayoud plaide pour une réorientation des politiques publiques vers la création de nouvelles institutions locales de socialisation, capables d'accompagner les transformations sociales produites par un modèle de développement économique dont les investissements sociaux demeurent insuffisants.

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Aït Amira et Sidi Bibi servis par les leurs

Depuis le début des années 1980, les communes d'Aït Amira et de Sidi Bibi, situées dans la plaine du Souss, connaissent une transformation socio-économique sans précédent. L'essor spectaculaire de l'agriculture intensive sous serre destinée à l'exportation a profondément modifié les structures démographiques, les formes familiales, les mobilités humaines et les modes de vie locaux.

Longtemps perçu comme un espace rural relativement homogène, ce territoire est progressivement devenu l'un des principaux pôles agricoles du Maroc, attirant des dizaines de milliers de travailleurs originaires de l'ensemble du pays, puis, plus récemment, de plusieurs Etats d'Afrique subsaharienne et d'Asie du Sud.

Cette dynamique migratoire a profondément reconfiguré le paysage humain. Les villages agricoles sont devenus de véritables espaces multiculturels où cohabitent désormais plusieurs dizaines de nationalités, langues, traditions religieuses et pratiques culturelles.

Cependant, cette réussite économique s'est accompagnée d'un développement beaucoup plus limité des infrastructures sociales. Les mutations du territoire ont été beaucoup plus rapides que l'adaptation des institutions chargées de la socialisation, de l'éducation et de l'intégration.

Les tensions sociales observées récemment dans la région invitent ainsi à déplacer le regard. Au-delà des seuls faits sécuritaires, elles interrogent les conséquences à long terme d'un modèle de développement ayant privilégié la croissance économique sans investir de manière équivalente dans le capital humain.

Une révolution agricole qui transforme profondément le territoire

Au début des années 1980, la région connaît une rupture majeure avec la généralisation des cultures sous serre destinées principalement aux marchés européens.

Cette agriculture intensive nécessite une abondante main-d'oeuvre, disponible tout au long de l'année et particulièrement féminine pour certaines tâches agricoles.

Or, les normes sociales locales limitaient alors fortement l'emploi salarié des femmes originaires du Souss.

Face à cette pénurie de main-d'oeuvre, les exploitations agricoles recrutent progressivement des ouvrières provenant d'autres régions marocaines.

Les premiers flux concernent notamment la région de Ksiba (communément appelée localement «Zayan»), avant de s'étendre rapidement aux provinces de Chichaoua, Essaouira (Chiadma), Ouarzazate, Béni Mellal, Aït Rkha, Amgrane, Doukkala, ainsi qu'à de nombreuses autres régions.

Dans un premier temps, ces ouvrières sont hébergées à l'intérieur même des exploitations agricoles.

Mais cette présence temporaire évolue progressivement vers une installation durable.

Les travailleuses commencent à acquérir de petites parcelles, construisent des logements parfois de manière informelle, puis font venir progressivement leurs familles.

Ainsi émergent de nouveaux quartiers populaires à forte densité démographique qui n'existaient pas auparavant.

Une enquête réalisée dans une école primaire de la région met en évidence cette transformation : les élèves sont originaires de plus de vingt-sept régions différentes situées hors de la province de Chtouka-Aït Baha.

Cette diversité illustre l'intensité exceptionnelle des mobilités internes ayant accompagné le développement agricole.

La transformation des structures familiales

Ces migrations internes ont profondément modifié les formes familiales.

La famille élargie, traditionnellement présente dans les campagnes marocaines, cède progressivement la place à des familles nucléaires isolées.

De nombreuses femmes deviennent les principales pourvoyeuses de revenus du ménage, parfois en tant que mères célibataires, parfois en raison de l'absence prolongée ou définitive du conjoint.

A la différence des villages d'origine, les grands-parents, les tantes ou les autres membres de la famille élargie restent généralement dans les régions de départ.

Les solidarités traditionnelles disparaissent progressivement.

Cette évolution modifie profondément les conditions de socialisation des enfants.

Chaque matin, dès cinq heures, les mères quittent leur domicile pour rejoindre les exploitations agricoles.

Les enfants restent seuls durant de longues heures.

Nous avons proposé le concept des «enfants à clé » pour décrire cette réalité.

Ces enfants portent littéralement les clés de leur domicile autour du cou.

Ils se rendent seuls à l'école, préparent parfois leurs repas, rentrent sans surveillance et assument des responsabilités largement supérieures à leur âge.

Il ne s'agit pas d'un choix éducatif mais d'une autonomie imposée par les contraintes économiques.

Cette situation influence directement leur parcours scolaire.

Les taux d'abandon scolaire augmentent.

Les difficultés d'apprentissage s'accumulent.

Les enfants passent davantage de temps dans la rue, qui devient progressivement un espace alternatif de socialisation.

Autrement dit, lorsque la famille ne peut plus pleinement remplir ses fonctions éducatives, l'espace public devient une institution de substitution.

La «génération C90» : les effets différés d'une socialisation fragilisée

Les conséquences de cette socialisation particulière apparaissent plusieurs années plus tard.

Une partie des jeunes ayant connu le décrochage scolaire se retrouve confrontée au chômage, à la précarité et à l'absence de perspectives professionnelles.

C'est dans ce contexte que nous proposons le concept de «génération C90».

Cette notion ne renvoie pas uniquement à une moto populaire auprès de nombreux jeunes.

Elle constitue surtout un marqueur sociologique désignant une génération ayant grandi dans un contexte caractérisé par : la migration permanente ; la précarité résidentielle; l'affaiblissement des solidarités familiales; le déficit d'encadrement éducatif; l'absence d'espaces de loisirs et de participation citoyenne.

La moto C90 symbolise alors davantage une forme de mobilité sociale bloquée qu'un simple moyen de transport.

Pour la majorité des jeunes, elle facilite simplement les déplacements.

Pour une minorité, elle devient l'instrument d'activités délinquantes.

L'intérêt analytique de ce concept n'est donc pas de criminaliser une génération entière mais d'interroger les mécanismes sociaux ayant produit certaines trajectoires de marginalisation.

Sommes-nous encore dans un espace rural ?

Les données du recensement montrent que plusieurs quartiers dépassent désormais les quatre mille habitants.

Le quartier d'Ikram à lui seul compte plus de seize mille habitants.

Ces chiffres interrogent directement la pertinence de la catégorie administrative de « village ».

Nous sommes désormais face à des espaces urbains fonctionnels qui conservent pourtant un statut rural.

Cette contradiction produit un décalage important entre la réalité démographique et les politiques publiques.

Les équipements collectifs demeurent insuffisants alors que les besoins sociaux augmentent rapidement.

Une nouvelle phase migratoire : l'internationalisation du territoire

Depuis environ 2016, une nouvelle transformation est à l'oeuvre.

Aux migrations internes marocaines s'ajoute une immigration internationale.

Des travailleurs originaires du Sénégal, de Côte d'Ivoire, de Guinée, du Cameroun, du Congo, du Niger, du Tchad ou encore du Soudan s'installent durablement dans la région.

Plus récemment apparaissent également les premières familles venues du Bangladesh.

Cette évolution modifie profondément le paysage culturel.

Le territoire devient un véritable espace transnational.

Les langues se multiplient.

Les pratiques religieuses se diversifient.

Les habitudes alimentaires évoluent.

Les marchés locaux proposent désormais des produits africains ou asiatiques.

Les quartiers deviennent des espaces où coexistent plusieurs références culturelles.

Aït Amira et Sidi Bibi ne sont plus seulement des territoires agricoles.

Ils deviennent progressivement des laboratoires marocains de la mondialisation migratoire.

Repenser les institutions de socialisation

Ces transformations montrent les limites des dispositifs classiques de protection sociale.

La famille élargie n'assure plus son rôle traditionnel.

L'école ne peut répondre seule à toutes les difficultés sociales.

Les associations restent insuffisamment structurées.

D'où la nécessité de créer de nouvelles institutions de proximité.

Nous proposons ainsi la création de complexes de socialisation implantés dans les principaux quartiers.

Ces structures pourraient accueillir :

Des crèches adaptées aux besoins des ouvrières agricoles; des espaces préscolaires; des restaurants destinés aux enfants vulnérables, notamment les «enfants à clé»; des salles de soutien scolaire; des équipements sportifs et culturels; des espaces d'accompagnement familial.

Ces équipements devraient être animés par des éducateurs spécialisés, des assistants sociaux et des psychologues.

Ils joueraient le rôle de «famille sociale» complémentaire.

Un investissement stratégique dans le capital humain

Le financement d'un tel projet suppose une mobilisation collective.

Les grandes exploitations agricoles, les collectivités territoriales, l'Initiative nationale pour le développement humain (INDH), le Conseil régional, les entreprises industrielles et les programmes de responsabilité sociale des entreprises pourraient constituer les principaux partenaires.

L'initiative récemment lancée par le gouverneur de la province de Chtouka-Aït Baha visant la création de trois crèches avec des investisseurs privés constitue une première étape encourageante.

Elle pourrait servir de base à une politique beaucoup plus ambitieuse.

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