Le titre peut paraître provocateur au premier abord. Pourtant, replacé dans son contexte historique et social, il ne constitue ni un jugement de valeur ni une prise de position idéologique. Il traduit avant tout une réalité nouvelle : celle d'un territoire rural qui connaît, sous l'effet des migrations successives, une profonde recomposition religieuse, culturelle et démographique. L'évolution d'Ikram illustre parfaitement la manière dont les migrations contemporaines redessinent les espaces locaux et interrogent les modèles traditionnels du vivre-ensemble au Maroc.
D'un haut lieu du soufisme à un territoire multiculturel
Le village d'Ikram entretient historiquement un lien étroit avec la zaouïa Nasseriya de Tamegroute, l'une des plus importantes confréries soufies du Maroc. Son nom même évoque cet héritage spirituel.
Jusqu'au milieu du XXe siècle, les tribus des Chtouka versaient à la zaouïa une contribution connue sous le nom de Tamkroute, prélevée directement sur les récoltes céréalières. Cette pratique religieuse et économique traduisait l'influence considérable des confréries dans l'organisation sociale des campagnes marocaines. Les produits étaient entreposés dans la mosquée du village avant d'être récupérés par les représentants de la zaouïa.
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A cette époque, le centre actuel d'Aït Amira n'existait pas encore sous sa forme actuelle. Les principaux pôles administratifs étaient Ghazala et Aïn Amara, où résidait le caïd Hussein Amiri, nommé durant le Protectorat français par Dahir du Sultan Moulay Youssef. Cette organisation politique s'inscrivait dans une longue histoire de recomposition des pouvoirs locaux, marquée notamment par l'installation de tribus des Béni Amir dès la fin de la période almohade.
Jusqu'aux années 1990, Ikram demeurait profondément marquée par cette identité religieuse. Le mausolée d'Outelmit, les familles dites Ikramen, ainsi que la forte présence du patronyme Nassiri, témoignaient encore de l'ancrage du soufisme dans la vie quotidienne. Les séances de dhikr, les visites des disciples et les activités confrériques rythmaient encore la sociabilité locale.
Une migration qui transforme la géographie humaine
L'arrivée successive de migrants marocains puis étrangers va progressivement bouleverser cette homogénéité.
A partir des années 1980, le développement spectaculaire de l'agriculture d'exportation sous serre entraîne une demande massive de main-d'oeuvre. Les premières vagues concernent des travailleurs venus de Khénifra (les Zayanes), des Chiadma, de Ouarzazate, de Chichaoua, puis d'autres régions du Maroc.
Peu à peu, les familles originaires d'Ikram quittent le village, souvent pour Agadir, tandis que de nouveaux quartiers apparaissent : Douar Zibat, Douar Rizou, Douar Debza, entre autres.
Cette transformation est spectaculaire.
En moins de trente ans, le nombre de ménages passe d'environ 250 familles en 1992 à plus de 4.000 aujourd'hui.
Mais une nouvelle étape s'ouvre à partir de 2016.
Ikram devient l'un des principaux lieux d'installation des migrants originaires d'Afrique subsaharienne dans le Souss. En quelques années, plus de 3.000 migrants venus du Sénégal, de Côte d'Ivoire, de Guinée, du Mali, du Cameroun, du Togo, du Bénin, du Niger, du Nigeria, du Soudan ou encore du Tchad s'y installent durablement.
Cette diversification migratoire produit une diversification religieuse inédite.
Une pluralisation religieuse sans précédent
Longtemps caractérisée par une relative homogénéité religieuse, Ikram voit désormais coexister plusieurs expressions de la foi.
Le paysage religieux ne se résume plus à l'héritage nassiri.
Parmi les migrants musulmans apparaissent notamment :
les disciples de la Tijaniyya ;
les membres de la confrérie Mouride sénégalaise ; diverses pratiques religieuses issues du Mali ou de Côte d'Ivoire.
Parallèlement, s'installent également des migrants chrétiens catholiques et protestants, auxquels s'ajoutent quelques personnes conservant certaines croyances traditionnelles africaines.
Cette pluralisation religieuse est remarquable.
Elle constitue probablement l'une des premières expériences de diversité confessionnelle durable dans un espace rural du Souss.
Les premières tensions : le choc culturel
Comme dans de nombreux contextes migratoires, cette diversification ne s'est pas opérée sans difficultés.
Le mois de Ramadan 2019 constitue un moment révélateur.
Plusieurs incidents opposent habitants locaux et migrants africains autour de comportements liés :
aux habitudes vestimentaires ;
à la consommation de nourriture en journée par des non-musulmans.
Ces pratiques, parfaitement ordinaires pour des migrants chrétiens, sont perçues comme transgressives dans une société locale où l'espace public demeure fortement structuré par les normes religieuses musulmanes.
Ces tensions relèvent moins d'un conflit religieux que de ce que les sciences sociales qualifient de choc culturel.
Celui-ci apparaît lorsque deux groupes sociaux interprètent des comportements ordinaires à partir de référentiels culturels radicalement différents.
L'absence de médiation institutionnelle favorise alors les malentendus.
L'émergence progressive d'un vivre-ensemble
Avec le temps, les communautés migrantes commencent à s'organiser.
Des regroupements apparaissent selon les pays d'origine.
Des médiateurs culturels jouent progressivement un rôle d'interface entre :
les migrants ;
les associations ;
les autorités locales ;
les habitants.
Cette structuration favorise peu à peu l'apprentissage mutuel et réduit les tensions initiales.
Les confréries soufies africaines organisent désormais régulièrement leurs propres cérémonies religieuses.
Les réunions de la Tijaniyya ou de la Mouridiyya se tiennent dans des maisons ou sous des tentes, sans susciter de contestation particulière puisqu'elles appartiennent au même univers religieux musulman.
La situation est différente pour les migrants chrétiens.
Un groupe de fidèles transforme temporairement une maison en lieu de culte afin d'y célébrer les offices sous la direction d'un prêtre ivoirien.
Cette initiative prend cependant fin après le signalement du propriétaire aux autorités locales, lesquelles rappellent que le lieu légalement destiné au culte chrétien demeure l'église d'Agadir.
Cet épisode illustre les limites actuelles de la gestion locale du pluralisme religieux.
Analyse : Ikram, laboratoire des nouvelles ruralités marocaines
Au-delà de l'anecdote, l'évolution d'Ikram révèle des transformations beaucoup plus profondes.
1. La migration produit des territoires multiculturels
L'exemple d'Ikram confirme que la migration ne transforme pas seulement les marchés du travail.
Elle transforme également :
les langues ;
les pratiques religieuses ;
les formes de sociabilité ;
les usages de l'espace public ;
les représentations identitaires.
Autrement dit, les migrations produisent de nouveaux territoires culturels.
Ce phénomène est largement documenté dans la littérature internationale sur les migrations. Les chercheurs parlent de super-diversité (Steven Vertovec) pour décrire ces espaces où coexistent simultanément une grande variété d'origines, de langues, de statuts juridiques et de pratiques culturelles.
Ikram constitue désormais un exemple marocain de cette super-diversité.
2. Les campagnes marocaines désormais des espaces mondialisés
Longtemps, la mondialisation était principalement associée aux grandes métropoles.
Aujourd'hui, ce sont également les campagnes qui s'inscrivent dans ces circulations mondiales.
L'agriculture d'exportation crée une demande permanente de main-d'oeuvre.
Cette demande attire successivement :
des migrants marocains ;
des migrants africains ;
et, plus récemment, des travailleurs asiatiques.
Ainsi, les villages agricoles deviennent des espaces transnationaux.
Cette mondialisation « par le bas » demeure pourtant largement absente des politiques publiques.
3. Le défi de la gouvernance interculturelle
La question centrale n'est plus seulement migratoire.
Elle devient celle de la gouvernance du pluralisme.
Comment gérer durablement :
la diversité religieuse ?
les différences culturelles ?
les usages concurrents de l'espace public ?
les nouveaux besoins éducatifs des enfants issus de multiples origines ?
Ces questions concernent désormais directement les communes rurales marocaines.
Elles nécessitent des politiques locales fondées sur :
la médiation interculturelle ;
l'éducation au vivre-ensemble ;
la prévention des discriminations ;
la formation des acteurs locaux à la gestion de la diversité.
4. D'une identité héritée à une identité en construction
L'histoire d'Ikram montre enfin qu'une identité territoriale n'est jamais figée.
Le village est passé :
d'un espace marqué par le soufisme nassiri ;
à un territoire d'immigration nationale ;
puis à une commune multiculturelle où coexistent désormais plusieurs traditions religieuses et culturelles.
Cette évolution n'efface pas l'identité historique d'Ikram.
Elle la transforme.
L'identité locale ne repose plus uniquement sur un héritage partagé, mais sur la capacité à construire un vivre-ensemble entre populations d'origines diverses.