Les Marocains pensaient partir quelques jours au bord de la mer. Ils découvrent que, désormais, c'est la chaleur qui décide de leurs horaires, de leurs itinéraires... et parfois même de leur humeur. Au Royaume, on a longtemps cru que le soleil faisait partie du patrimoine national, au même titre que le couscous du vendredi, les cafés toujours pleins et les embouteillages du retour de plage. On l'aimait, on le vantait, on le montrait fièrement aux touristes européens venus chercher ce que leurs ciels gris leur refusaient.
Puis le soleil a pris ses aises. Il ne se contente plus d'éclairer le Maroc : il le guide. Il fixe l'heure du réveil, vide les rues à midi, remplit les cafés à vingt-deux heures, transforme les plages en plaques chauffantes et rappelle chaque jour que le changement climatique ne se lit plus dans les rapports scientifiques : il se vit en tongs.
Les chiffres de cet été ne laissent d'ailleurs guère de place au doute. Début juillet, une vague de chaleur de neuf jours a fait grimper le mercure jusqu'à 47°C par endroits avec des écarts atteignant 13°C au-dessus des normales saisonnières et plus d'une douzaine de villes au-delà des 40°C selon les relevés de la Direction générale de la météorologie.
Suivez-nous sur WhatsApp | LinkedIn pour les derniers titres
Fin juillet, une nouvelle masse d'air saharien a de nouveau fait grimper les températures au-delà de 45°C, frôlant les 50°C avant de menacer de déferler sur la France. Entre ces deux épisodes, les alertes orange se sont enchaînées presque sans interruption, de Zagora à Oued Ed-Dahab... Le soleil, cette année, n'ayant pas pris de vacances.
La migration matinale : quand fuir la chaleur devient un sport national
Le premier acte se joue bien avant l'arrivée à la plage. A cinq heures du matin, la corniche casablancaise ne ressemble plus à rien de familier : elle appartient désormais aux lève-tôt, qui se la sont accaparée. L'autoroute de Casablanca vers Mohammedia, Bouznika ou El Jadida ressemble déjà à une migration nationale.
Chacun est persuadé d'avoir trouvé l'heure idéale pour éviter les bouchons. Quelques kilomètres plus loin, tout le monde découvre que plusieurs dizaines de milliers de compatriotes ont eu exactement la même idée. Au Maroc, l'intelligence collective produit parfois un résultat inattendu : un embouteillage organisé pour éviter les embouteillages.
La conquête de l'ombre, nouvelle discipline olympique
Une fois arrivés, commence une discipline qui mériterait presque son entrée aux Jeux olympiques : la conquête de l'ombre. Le premier arbre est traité avec plus d'égards qu'un terrain constructible. Le moindre parasol libre provoque davantage d'émotion qu'une promotion immobilière. Des familles entières développent une science quasi militaire du placement des chaises, des glacières et des serviettes. Les plus expérimentées savent que l'ombre est une monnaie dont la valeur grimpe à mesure que le soleil s'élève.
A midi, le sable rappelle aux retardataires que marcher pieds nus relève désormais du parcours initiatique. Les enfants traversent la plage en courant comme si leur avenir en dépendait. Les adultes, eux, font semblant de maîtriser la situation tout en découvrant que leurs tongs possèdent, elles aussi, une température maximale de fonctionnement. Les vendeurs d'eau fraîche, de glaces et de pastèques peuvent dormir tranquilles : le soleil est devenu leur meilleur agent commercial.
L'art marocain de décaler la journée plutôt que de la subir
Le plus étonnant, au fond, n'est pas la chaleur, mais notre incroyable capacité à composer avec elle. Au Maroc, on ne lutte pas contre le thermomètre, on négocie. A 45 °C, on décale le déjeuner ; à 47 °C, les sorties ; à 49 °C, c'est le soleil qui fixe les horaires. Les terrasses ne s'animent qu'à la nuit tombée, les enfants jouent à vingt-trois heures et même les chats semblent avoir décrété que l'ombre était devenue un droit fondamental.
Cette débrouillardise force l'admiration, mais elle a un prix. Depuis janvier, 310 incendies ont déjà ravagé près de 1.850 hectares de forêt. Portées par le Chergui et la dépression thermique saharienne, les vagues de chaleur s'installent durablement, aggravant le stress hydrique et mettant des villes de moins en moins préparées à l'épreuve d'un climat qui, lui, ne connaît ni vacances ni horaires d'été.
Bâtir vite, oublier l'ombre : le paradoxe des chantiers marocains
Car derrière ces ajustements quotidiens se cache une réalité plus profonde : la chaleur n'accompagne plus notre mode de vie, elle le redessine. Jamais le Maroc n'a autant construit. Les routes s'allongent, les échangeurs fleurissent, les stations balnéaires se modernisent, les stades poussent comme des champignons, les quartiers neufs repoussent toujours un peu plus loin les limites des villes. Le Royaume prépare 2030 avec une ambition que peu de pays africains peuvent revendiquer.
Mais une question s'invite discrètement au milieu des grues : construisons-nous encore pour le Maroc d'hier ? Le béton continue souvent de remplacer les arbres. Les places publiques brillent davantage sous leurs dalles minérales que sous leurs feuillages. Les quartiers flambant neufs deviennent parfois de magnifiques fours urbains, où l'on admire l'architecture... jusqu'à onze heures du matin. Le soleil, lui, ne participe à aucune inauguration. Il se contente de rappeler chaque été que l'arbre le plus efficace est souvent celui qu'on n'a jamais planté.
« Ça ira » : la philosophie nationale face à un astre qui ne négocie pas
Face à cette évidence, le pays dégaine son arme secrète : deux mots qui résument tout, « ça ira ». Les barrages sont sous pression ? Ça ira. Les incendies gagnent du terrain ? Ça ira. Les vagues de chaleur s'allongent ? Ça ira. Ce dernier s'élève désormais au rang de philosophie nationale. Notre astre nous a souvent sauvés. Il nourrit notre débrouillardise, notre humour, et cette capacité presque unique à transformer les contrariétés en anecdotes. Mais il a aussi un défaut : il reporte les réponses et ne reporte jamais ses rendez-vous.
Les vacances nous montrent des familles qui partent avant l'aube, des plages saturées dès le matin, des montagnes devenues refuges climatiques, des villes qui cherchent désespérément de l'ombre, et des soirées qui commencent lorsque d'autres pays ferment déjà leurs volets. Sans bruit, nos habitudes changent et lorsqu'elles changent, c'est souvent le pays lui-même qui est en train de changer.
Les Marocains continueront, heureusement, à rire de leurs mésaventures, à partager un thé à la menthe jusqu'au bout de la nuit, à improviser un pique-nique au moindre souffle d'air, et à transformer chaque difficulté en histoire à raconter. C'est sans doute notre plus belle qualité. Mais il serait peut-être temps que nos villes, elles aussi, apprennent cette nouvelle leçon. Le soleil n'est plus un invité de l'été : il est devenu un urbaniste. Et contrairement à beaucoup d'entre nous, il n'a jamais cru au «ça ira».