Quand on voyage, on va chez quelqu'un, dit le vétéran des voyageurs ! Et, selon Imam Chafii, le plaisir de la vie réside dans le voyage, ou comme le dit Abdelfattah Kilito, si l'on souhaite se renouveler, il suffit de changer de lieu et de s'absenter, tout comme le soleil.
Voyageons sans vapeur et sans voile et laissons, ici-bas, nos soucis et nos préoccupations. Faufilons-nous entre les plaines, les orangeraies, les oliveraies qui s'étendent dans les Tadla : direction Azilal. Ce sommet ou ce col constitue un passage obligé pour le visiteur. La porte d'entrée de la haute montagne qui couve l'un des joyaux que Dame nature a enfanté dans la plus grande discrétion. La vallée des Aït Bouguemez.
La vallée des Aït Bouguemez, communément connue sous le nom de la Vallée Heureuse, se situe à 77 kilomètres d'Azilal. La Vallée Heureuse est un joyau du Haut Atlas. Son patrimoine naturel a justifié son classement comme site Ramsar ainsi que sa reconnaissance par l'UNESCO en 2015, comme composante du Géoparc du Mgoun.
Donc, il vaut mieux y faire le détour même si cela demande un petit effort !
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Perchée entre 1800 et 2200 m d'altitude et dominée par le massif du M'Goun culminant à 4068 m, elle est réputée pour ses paysages verdoyants, son agriculture en terrasses et l'architecture en pisé. Par sa situation géographique, le site appartient aux hautes vallées d'altitude encaissée entre les hauts massif du M'Goun au Sud Jbel Azourki, à l'Est Jbel Rhat et Anghmar.
Pour y arriver, il a fallu emprunter la R302 et la P3107. La route monte et descend en lacets ou étreint les flans bedonnants du Haut Atlas. Mais cela ne va pas sans désagréments. En quittant Aït M'hamed, vous devez tourner à droite, et, à partir de là, vous allez vous confronter, sur plusieurs kilomètres, aux nids de poule, Ö combien profonds et nombreux ! chose qui vous pousse à ne pas quitter des yeux la route. La personne au volant, si elle désire admirer le paysage qu'offre généreusement la majestueuse montagne du Haut Atlas, doit s'arrêter et en savourer la beauté, l'hospitalité ...
Grâce à la qualité de ses potentialités naturelles et culturelles, ce site jouit d'une grande renommée nationale et internationale. Pour apprécier la beauté de la Vallée Heureuse d'Aït Bouguemez, il faut grimper et dévaler ses montagnes, respirer comme un soufflet de forge, parler, se parler, s'agripper à une pierre, à une branche... Et, il faut savoir communiquer avec la nature, savoir écouter son langage, savoir apprécier le beau, et, savoir aimer le partager.
En Arrivant à Tizi n'Tirghist (col de Tirghist), vous dévalez le versant de la montagne qui vous a gratifié tout au long de votre trajet, malgré tout, de tout son parfum vert, herbacé et tonique de l'armoise. Et à partir de là, la Vallée des Aït Bouguemez s'offre à vous en tableaux ; car le beau ne se consomme pas en une seule gorgée comme du sirop. Puis, après en avoir fini avec les virages qui imposent respect et vigilance, vous êtes obligé de traverser des petits villages dont Aït Ouham, Aît Ouchi, Ifrane et Iskatafen, entre autres, et de conduire votre monture au rythme de la circulation que dicte le quotidien de ses habitants.
Là, vous devez vous soumettre au cérémonial religieusement conservé par les gens de l'Atlas, et distribuer avec le sourire le salamalec, sans pour autant hésiter à tendre la main aux petits comme aux grands. Le geste vous permet de vous sentir en sécurité et l'hospitalité de vos hôtes se manifeste par conséquent fort cordiale. Car c'est le coeur qui ennoblit l'homme. Et cela se confirme davantage lorsque vous mettez pied à terre.
Nous voilà à Tabant, chef-lieu de la commune rurale des Aït Bouguemez. Elle nous ouvre la porte comme les bras. Et nous voilà en pleine place du marché, lequel se tient le dimanche.
Les Aït Bouguemez, «les gens du centre» ou «les gens du milieu», fiers de leur histoire et de leur appartenance n'hésitent pas à le montrer pour mettre fin aux préjugés de certaines idées reçues. Vous avez l'impression qu'ils vous connaissent en vous dévisageant, le visage rayonnant de joie et de bonheur. Ce bonheur associé à une dignité de sage leur procure cette personnalité élevée dans la grandeur et la servitude. Ils vous racontent fièrement leur passé glorieux, surtout les événements dont ils furent les héros.
En septembre 1922, les Aït Bouguemez et les Aït Atta ont repoussé victorieusement une attaque des cavaliers de Glaoui vers Marrakech. Leur fierté d'appartenance est séculaire et « personne n'ose la mettre en question, si ce n'est un renégat. Ce serait un péché!», affirme Brahim, ajoutant «nous sommes, comme tout le monde est censé le savoir, des grands comme cette montagne» en pointant du doigt le M'Goun.
L'agriculture est l'activité dominante dans cette contrée. Etant donné que la vallée est généreusement irriguée, que les précipitations, cette année, ont été suffisantes pour alimenter des sources dont certaines sont pérennes, les Bouguemezis s'adonnent aux cultures vivrières, maraîchères et fruitières, notamment la pomme de terre, la pomme, les cerises et les noix. «Cette année, grâce à la générosité du ciel, la récolte sera incha Allah bonne.
Nous garderons votre part de la pomme dont les prémices présagent d'excellents résultats, et des noix. Nos hôtes doivent partager avec nous notre bonheur. Ne nous sommes pas les gens les plus heureux de la terre ? » affirme Da Mohemmed, propriétaire de plusieurs vergers maraîchers et de prés-vergers entretenus par ses deux fils, deux jeunes gaillards, les fourches-bêches à la main.
Plusieurs enclos en pierre sèche (aazib) destinés à garder des troupeaux d'ovins et de caprins permettent aux bergers qui dressent des tentes comme abris contre les intempéries ou pour se reposer, de se sédentariser pour une bonne partie de l'année, avant et après la neige. Durant tout l'été et l'automne, les pâtres sortent chèvres et moutons dans les agdals d'altitude car le frais y prévaut et la nourriture y abonde. Quant aux bovins, surtout la race holstein, ils évoluent dans les étables, étant peu nombreux et parfois «on les sort brouter sur les talus et de rares prés de luzerne ou d'autres herbes», nous fait part Bihi, qui par la suite et sans attendre, nous a invités à prendre du thé.
Nous avons apprécié cette invitation mais nous nous sommes excusés car nous devrions continuer notre quête.
Il faut souligner par ailleurs que le béton ne cesse de courtiser les habitants de la Vallée. Si les maisons surplombant la vallée sont pour la plupart construites en pisé, force est de constater que le béton ne cesse de gagner du terrain. Certains continuent à utiliser le pisé pour dresser les murs des habitations, mais les montants, les poutres et les plafonds sont en ciment armé; d'autres, par contre, construisent leurs maisons en utilisant les briques et les parpaings, calquant le mode de construction moderne.
La plupart des villages disposaient d'un igherm ou grenier collectif pour entreposer les récoltes. Ils ne sont plus utilisables. Mais ils se sont convertis en sites touristiques ou musées. Deux igherms, abritant le tombeau d'un saint, ont la particularité de se trouver perchés sur des éminences, en dehors des douars de Tabant et d'Idoukaln : il s'agit de Sidi Shitta et de Sidi Moussa près du douar de Timit.
L'ighrem Sidi Moussa, construit sur une colline conique dominant le centre de la vallée, n'est pas seulement un grenier collectif, mais aussi un sanctuaire. Il abrite la tombe de Sidi Moussa. Cet ighrem est le seul grenier collectif du Haut-Atlas de forme circulaire construit en pisé. Il faut souligner au passage que c'est là où la réalisatrice marocaine, Fatima Boubekdi, a choisi de tourner des scènes de la série Romana et Bartal. Le tournage de cette série n'a pas été sans impact chez les Bouguemazis : des grottes sont surnommées «Grottes de Romana et Bartal» depuis.
Il faut rappeler, en l'occurrence, que le Haut-Atlas est le lieu de tournage favori de Fatima Boubekdi : elle y a filmé, entre autres, Aïcha Douiba et Hdidane.
Pour ce qui est de Sidi Schitta, la seule information que nous avons pu recueillir est que ce personnage serait d'obédience juive et que son cadavre aurait été déterré et emporté.
En bordure du douar d'Ibaqalliwn, situé à trois kilomètres de Tabant, on peut, dans ce site paléontologique, observer de très nettes traces de dinosaures imprimées sur la surface d'une strate légèrement inclinée de calcaire gris-blanc du jurassique inférieur (-185 millions d'années) où se trouvent deux types de pas : ceux des sauropodes quadrupèdes herbivores, adultes et petits, avec de grandes traces ovales massives du Sud-Ouest vers le Nord-Est et ceux des théropodes carnivores bipèdes, traces de pattes à trois doigts. Ces empreintes ont été creusées à la fin de l'ère secondaire (-160 millions d'années).
Ces empreintes de pas de dinosaures constituent l'un des gisements les plus caractéristiques du monde. Elles constituent un important patrimoine géologique et paléontologique qu'il faut impérativement protéger et valoriser. Nos avons appris auprès de certains jeunes qu'il y a d'autres empreintes qui ne sont pas protégées.
La vallée d'Aït Bouguemez, à vrai dire, est attachante. La quitter n'est pas si facile! Une partie de notre âme est restée dans cette enclave où le dépassement de soi ne se mesure pas seulement à la hauteur des sommets gravis, mais à la capacité de s'adapter au rythme d'une nature brute et souveraine. Pour le voyageur en quête d'authenticité et de grands espaces, de spontanéité des contacts, de promenades matinales sur des dénivelés vertigineux, d'escapades dans les pommeraies ombragées, la Vallée Heureuse est une vraie cure.