La deuxième édition du Baromètre MigraPress révèle la structuration d'un véritable écosystème numérique où désinformation, peur et appels à l'exclusion s'alimentent mutuellement. Plus qu'une simple montée des discours hostiles, l'étude met en évidence leur normalisation progressive dans l'espace public numérique.
La haine en ligne contre les migrants n'est plus une succession de réactions isolées. Elle devient un système. C'est le principal enseignement de la deuxième édition du Baromètre MigraPress des discours de haine anti-migrants au Maroc, qui dresse un constat préoccupant de l'évolution des conversations numériques consacrées aux migrants subsahariens.
Fondée sur l'analyse de 863 publications diffusées sur Facebook, YouTube et TikTok, cette nouvelle étude montre que les discours hostiles ne se limitent plus à quelques débordements ponctuels. Ils s'organisent désormais autour de communautés numériques relativement structurées, capables de produire, relayer et amplifier des récits où le migrant est présenté comme une menace pour la sécurité, l'économie ou l'identité nationale.
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Cette évolution marque une rupture avec les observations réalisées au début de l'année 2026. Si la première édition du Baromètre avait déjà alerté sur la montée de la polarisation, cette nouvelle photographie révèle une transformation plus profonde : la haine tend progressivement à devenir une composante ordinaire des échanges sur certains espaces numériques.
Les discours de haine deviennent majoritaires
Le premier chiffre frappe par son ampleur : 76,4% des contenus analysés relèvent de la haine, de la stigmatisation, de la discrimination ou de l'incitation à la violence.
Autrement dit, dans les espaces numériques étudiés, les publications proposant une critique argumentée des politiques migratoires ou un débat fondé sur des faits deviennent largement minoritaires face aux contenus reposant sur la généralisation, l'insulte, la peur ou la désignation des migrants comme responsables de multiples problèmes sociaux.
Cette évolution traduit une modification du climat numérique. Le débat sur la migration tend à céder la place à des récits où la complexité disparaît au profit d'oppositions simplifiées entre « eux » et « nous ».
La colère circule plus vite que les faits
L'une des principales conclusions du Baromètre concerne le rôle des émotions dans la diffusion des contenus. Près de 72,4% des publications présentent une intensité émotionnelle moyenne ou forte. Les émotions dominantes sont la colère, la peur et les appels à l'autorité. Ces registres émotionnels ne sont pas secondaires : ils constituent le principal carburant de la viralité.
Les analyses statistiques montrent d'ailleurs que l'intensité émotionnelle explique davantage le succès d'une publication que la présence ou non de fausses informations.
Les contenus qui provoquent la peur ou l'indignation génèrent davantage de commentaires, de partages et de réactions que ceux qui présentent des données vérifiées ou des analyses nuancées.
Les réseaux sociaux ne récompensent donc pas nécessairement l'exactitude; ils privilégient ce qui suscite une réaction immédiate.
La désinformation comme moteur de la stigmatisation
Autre enseignement majeur : 65,1% des publications contiennent des informations fausses, trompeuses ou non vérifiées.
Cette désinformation ne constitue pas seulement un problème de qualité de l'information. Elle devient un instrument de construction d'un récit.
Les migrants sont régulièrement associés à la criminalité, à l'insécurité, aux maladies, au chômage ou encore à un supposé « remplacement » démographique, souvent à partir de vidéos sorties de leur contexte, de chiffres invérifiables ou d'événements isolés présentés comme des tendances générales.
Même lorsque ces contenus sont ultérieurement démentis, ils continuent souvent d'alimenter les représentations collectives.
La désinformation agit ainsi moins comme une erreur que comme une stratégie de légitimation du rejet.
Quand les appels à la violence deviennent les contenus les plus visibles
L'étude révèle un phénomène particulièrement préoccupant : les contenus les plus radicaux sont également les plus viraux. Les publications appelant explicitement à l'expulsion des migrants, à leur exclusion ou utilisant un vocabulaire particulièrement agressif enregistrent les niveaux d'engagement les plus élevés. Ce constat interroge directement le fonctionnement des plateformes numériques.
Les algorithmes, conçus pour maximiser les interactions, tendent à mettre davantage en avant les contenus suscitant de fortes réactions émotionnelles. Sans produire eux-mêmes la haine, ils participent néanmoins à sa diffusion en augmentant sa visibilité.
Le débat public numérique se trouve ainsi progressivement réorganisé autour des contenus les plus polarisants.
Le migrant réduit à une question de sécurité
Le Baromètre montre également que près de 40% des contenus étudiés associent directement la migration aux questions de sécurité et de criminalité.
Cette «sécuritisation» de la migration transforme progressivement la manière dont les migrants sont perçus.
Ils ne sont plus présentés comme des travailleurs, des étudiants, des réfugiés ou des personnes en mobilité, mais avant tout comme des risques potentiels pour l'ordre public.
Ce cadrage sécuritaire tend à occulter les dimensions économiques, sociales, humanitaires ou juridiques des migrations contemporaines.
Il contribue également à justifier des discours plus radicaux au nom de la protection de la société.
De la polarisation à la normalisation
La comparaison avec la première édition du Baromètre permet de mesurer une évolution particulièrement significative.
Au début de l'année 2026, MigraPress observait principalement une montée de la polarisation et de la désinformation.
Quelques mois plus tard, le phénomène paraît avoir changé de nature.
Les chercheurs décrivent désormais l'émergence de communautés numériques spécialisées dans la production et la diffusion de récits anti-migrants.
Ces espaces fonctionnent selon leurs propres codes, relaient régulièrement les mêmes références, amplifient mutuellement leurs publications et produisent un environnement informationnel relativement fermé.
La haine cesse alors d'apparaître comme une réaction ponctuelle pour devenir une pratique collective relativement organisée.
Des contre-discours encore trop faibles
Face à cette dynamique, les contre-discours peinent à trouver leur place. Les contenus rappelant les faits, déconstruisant les rumeurs ou proposant une lecture nuancée de la migration restent largement minoritaires.
Ils génèrent beaucoup moins d'engagement que les contenus émotionnels et atteignent rarement les mêmes niveaux de visibilité.
Cette asymétrie contribue progressivement à la normalisation des discours discriminatoires. A force d'être répétés, partagés et peu contestés, certains récits finissent par apparaître comme des opinions ordinaires alors qu'ils reposent souvent sur des généralisations ou des informations inexactes.
Un défi démocratique autant que numérique
Au-delà de la question migratoire, cette étude interroge plus largement les transformations du débat public à l'ère des plateformes. Le discours de haine ne peut être réduit à un simple problème moral ou juridique.
Il résulte de l'interaction entre plusieurs facteurs : les logiques algorithmiques des réseaux sociaux, les tensions économiques et sociales, les transformations du paysage médiatique et les recompositions politiques autour des questions migratoires. Comprendre ces mécanismes devient essentiel pour élaborer des réponses adaptées.
L'enjeu ne consiste pas à empêcher le débat sur la migration. Celui-ci est légitime dans toute démocratie. Il s'agit plutôt de garantir que ce débat repose sur des faits vérifiés plutôt que sur la désinformation, les stéréotypes ou les émotions instrumentalisées.
Un outil pour éclairer les politiques publiques
Pour MigraPress, cette deuxième édition marque une étape importante dans la compréhension des discours anti-migrants au Maroc. Les prochaines recherches viseront à approfondir l'analyse des réseaux de diffusion, à mieux comprendre les trajectoires de viralité des contenus haineux et à suivre leur évolution dans le temps grâce à une observation longitudinale.
Au-delà de sa dimension scientifique, le Baromètre se veut un outil d'aide à la décision destiné aux pouvoirs publics, aux médias, aux plateformes numériques, aux chercheurs et aux organisations de la société civile.
Dans un contexte où les émotions circulent souvent plus vite que les faits, documenter rigoureusement les mécanismes de fabrication de la haine apparaît désormais comme une nécessité démocratique. Car comprendre comment se construit le rejet de l'autre constitue la première étape pour empêcher qu'il ne devienne une norme dans l'espace public.