A 10h07, un automobiliste s'engage dans la grande rue qui mène à la Jotia de Mohammedia. Il espère trouver une place, faire son marché, marchander quelques dirhams et rentrer avant la chaleur. A 10 h 18, il ne cherche déjà plus une place : il espère simplement avancer de dix mètres. A 10h34, il découvre que la chaussée a changé de propriétaire. A 10h41, il comprend que ce samedi-là, le Code de la route a cédé la place au Code de la débrouille.
Une rue sous occupation
Avant même la fin de la matinée, la principale artère desservant le marché populaire n'était plus une rue. Elle était devenue un gigantesque entonnoir où les charrettes des vendeurs ambulants avaient progressivement pris possession de l'espace public. Les places de stationnement avaient disparu, la circulation avançait au pas et quitter le secteur relevait davantage de l'épreuve de patience que du simple trajet urbain.
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Une demi-heure pour parcourir quelques centaines de mètres. Parfois davantage de temps. Les moteurs chauffaient. Les nerfs aussi. Le plus surprenant n'était pourtant pas l'embouteillage. Les Marocains ont appris à vivre avec les bouchons. La véritable surprise avait le visage de... l'absence. Car, d'ordinaire, cette rue ne sombre jamais dans un tel désordre. La présence des autorités suffit généralement à maintenir un équilibre, certes fragile, mais indispensable, entre commerçants, vendeurs ambulants, automobilistes et piétons. Samedi, cet équilibre semblait avoir pris son jour de congé. Et comme la nature déteste le vide, le désordre s'est empressé de s'y engouffrer.
Le problème n'est pas la charrette
Soyons justes : le problème n'est pas le vendeur ambulant. Derrière chaque charrette se cache souvent un père de famille qui tente de gagner honnêtement sa vie dans une économie qui lui offre peu d'alternatives. Personne ne peut lui reprocher de vouloir nourrir les siens.
Mais la solidarité sociale ne saurait devenir un permis d'occuper la voie publique. Dès qu'une activité commerciale empêche les autres de circuler, de stationner ou de se déplacer en sécurité, il ne s'agit plus de commerce mais d'appropriation de l'espace commun. Et l'espace public appartient précisément à tout le monde parce qu'il n'appartient à personne.
Quand la loi du plus fort remplace la règle commune
Le plus inquiétant commence avec l'intimidation. Samedi, plusieurs automobilistes et passants qui osaient protester se sont heurtés à des insultes, des menaces, une agressivité tenant lieu d'argument. Curieuse époque où celui qui réclame le respect de la règle finit par passer pour le fauteur de troubles.
Pendant ce temps, les commerçants installés de la Jotia continuent, eux, de payer impôts, taxes et loyers. Ils ont investi dans un étal ; d'autres investissent dans quelques mètres de chaussée. Ironie du système : les uns financent la collectivité, les autres occupent gratuitement le domaine public. La concurrence est libre et n'est paraît-il, simplement pas soumise aux mêmes règles.
L'absence qui coûte cher
Le plus préoccupant reste le message envoyé aux citoyens. Quand une rue cesse d'être régulée, même quelques heures, chacun finit par fixer sa propre règle : l'automobiliste bloque le carrefour, le vendeur avance sa charrette, le piéton descend sur la chaussée. La circulation devient un rapport de force où le plus bruyant impose souvent sa loi.
Le vrai problème n'est donc pas l'économie informelle. Il commence lorsque l'autorité publique s'efface car l'histoire montre qu'à chaque recul de l'Etat, quelqu'un avance pour occuper la place vacante.
Une place pour chacun... mais chacun à sa place
Une ville ne se construit pas seulement avec des ronds-points fleuris, une corniche rénovée ou de nouveaux projets d'aménagement. Elle se construit d'abord avec une autorité juste, visible et constante, capable de protéger les plus modestes sans renoncer aux règles. Les vendeurs ambulants font partie du paysage économique marocain ; personne ne songe à les faire disparaître. Encore faut-il qu'ils disposent d'une véritable place : aménagée, sécurisée, organisée, et où l'hygiène ne cède pas le pas aux odeurs nauséabondes des eaux d'évacuation.
Car personne n'y gagne lorsque le commerce informel s'improvise au milieu de la circulation. Ni le vendeur, sous la menace constante d'une évacuation. Ni le commerçant qui respecte les règles. Ni l'automobiliste prisonnier d'un embouteillage absurde. Ni le piéton contraint de slalomer entre les charrettes. Encore moins la ville, qui donne d'elle-même l'image d'un espace où l'ordre public dépend des circonstances plutôt que des principes.
Une question de volonté
Mohammedia mérite mieux. Sa Jotia aussi. Le vrai progrès ne consiste ni à chasser les vendeurs ambulants ni à fermer les yeux sur leur présence, mais à organiser leur activité, leur offrir des espaces adaptés et faire respecter une règle simple : chacun doit pouvoir travailler dignement sans empêcher les autres de vivre normalement.
Car lorsqu'une rue cesse d'appartenir à tous, elle finit par appartenir à quelques-uns. Et ce jour-là, ce ne sont pas seulement les voitures qui restent bloquées : c'est l'idée même du vivre-ensemble qui cale au milieu de la chaussée.
Voilà peut-être la véritable leçon de ce samedi à la Jotia de Mohammedia : une ville ne se juge pas seulement à la qualité de ses infrastructures, mais à sa capacité à faire respecter les règles communes. Car lorsque l'autorité publique s'absente, même quelques heures, le désordre ne tarde jamais à prendre le relais. Et ce qui n'était qu'un simple marché populaire devient, l'espace d'une matinée, le miroir d'un défi bien plus grand : celui de préserver un espace public où chacun trouve sa place... sans jamais prendre celle des autres et cela s'applique à tout incivisme voulu.
NB : La référence aux recommandations du CESE sur la création de zones dédiées au commerce ambulant.
124.000 vendeurs ambulants recensés au niveau national, dont 86.000 déjà intégrés dans l'économie formelle (ministère de l'Industrie et du Commerce) -- histoire de montrer que la Jotia n'est qu'un cas d'école d'un phénomène national déjà pris à bras-le-corps par l'Etat.
Le poids du secteur informel dans la valeur ajoutée nationale (hors agriculture), est passé de 15% en 2014 à 10,9% en 2023, avec une concentration urbaine de l'emploi informel de 77,6% pour élargir le propos de Mohammedia à l'ensemble des villes marocaines.