Maroc: Camps de Tindouf, palais, sacs de farine, recensement absent... et un nom que l'on tait

Brahim Ghali, chef d'un front séparatiste qui n'a jamais réussi à concrétiser ses revendications chimériques sur le Sahara marocain, s'active à inaugurer bientôt un palais près de Rabouni, dans les camps de Tindouf. Fait anodin, en apparence. Sauf qu'il résume, à lui seul, cinquante ans d'échec.

Dans un premier temps, le mercenaire en chef, avait porté son dévolu sur Bir Lahlou, à l'est du Mur des sables, cette localité que le polisario s'était longtemps plu à ériger en «capitale administrative» de son pseudo-projet politique. Sauf qu'aujourd'hui et par la force des choses et des Forces Armées Royales (FAR), le puits en est devenu «messous» (fade) dans le palais à Ghali.

Officiellement, rien n'est confirmé. Officieusement, la rumeur suffit amplement. Chacun y ajoute son étage, sa terrasse, sa piscine. Le symbole, lui, ne souffre d'aucune ambiguïté. Depuis un demi-siècle, les camps vivent des aides alimentaires et des appels aux dons internationaux. Pendant que les générations se succèdent sous les tentes, le chef d'un « État » qui n'a jamais existé prépare sa retraite en dur et à la dure.

La révolution sous perfusion

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Le plus cruel n'est pas la rumeur d'un palais, c'est le contraste qu'elle révèle. Le prétendu croissant-rouge sahraoui sollicite régulièrement de nouveaux financements internationaux pour répondre aux besoins des populations des camps. Ces appels ne sont pas sans arrière-plan : en 2015, l'Office européen de lutte antifraude documentait déjà un système de détournement d'une partie de l'aide humanitaire destinée à Tindouf. En effet, une partie des denrées et produits de première nécessité empruntant des circuits nettement plus lucratifs que solidaires. Pendant que les « réfugiés » comptent les kilos de semoule, d'autres comptent les mètres carrés.

A cela s'ajoute un mystère qui dure depuis plus de cinquante ans : l'absence de tout recensement officiel des populations des camps, régulièrement relevée par les organisations internationales. Sans chiffres, aucune évaluation fiable des besoins n'est possible. Et sans évaluation fiable, aucun contrôle sérieux des flux d'aide ne l'est davantage. L'opacité n'est pas un accident de parcours; elle est fonctionnelle.

L'Algérie que l'on tait

Mais le vrai sujet n'est pas le palais de Ghali. C'est celui dont on ne parle qu'à voix basse : à l'Est de l'Eden, l'Algérie. Présenter le polisario comme un acteur indépendant relève de la fiction diplomatique. Depuis plus d'un demi-siècle, Alger lui fournit un territoire, une protection diplomatique, un soutien politique, des moyens logistiques, des armes et une tribune internationale.

Rien de tout cela n'existerait sans elle. Le polisario parle, l'Algérie prête le micro. Il manifeste, elle installe la scène. Il revendique l'autodétermination, mais ne dispose d'aucune autonomie stratégique réelle, pas même sur le sol où il campe, puisque Tindouf est territoire algérien et que les camps y échappent au droit commun.

Ce n'est donc pas seulement un conflit que l'Algérie « soutient ». C'est un conflit qu'elle a créé, qu'elle finance, qu'elle arme et qu'elle entretient depuis 1975, faute d'avoir jamais accepté que le dossier se règle sans elle à la table des négociations. Alors même qu'elle n'en est officiellement, selon sa propre doxa diplomatique, qu'« observatrice». Le déni de responsabilité algérien est la pierre angulaire de tout l'édifice : sans lui, ni le palais à Ghali, ni l'errance des Sahraouis de Tindouf n'auraient de raison d'être.

Les deux séniles du balcon du « Muppets Show made in Algeria »

Et puis coucou qui voilà ? Saïd Chengriha, dont le récent communiqué a suscité une avalanche de commentaires bien au-delà du cadre militaire. Le sénile en couches a rappelé, à sa manière, qui tient les clés de la maison. Présidents et chefs d'état-major se succèdent à Alger l'institution militaire, elle, ne quitte jamais le centre du pouvoir n'en déplaise au pantin de service du balcon du Muppets Show made in Algeria dont on tait, ici volontiers le nom, plus par pudeur qu'autre chose.

Que dire encore de ces parades militaires et de ces interminables discours sur la souveraineté, derrière lesquels se dissimule une réalité autrement plus sombre : celle d'un régime qui semble parfois redouter autant un ennemi extérieur que les interrogations de sa propre population? Le Chengriha, en couches donc, qui a déjà goûté au cactus mielleux des sables marocains et dont les épines acérées ont tôt fait de dissuader toute velléité d'intrusion, paraît, à en croire certains, souffrir d'une mémoire sélective. Oubliés, hélas, le séjour, épines comprises, et les odeurs de paille des geôles marocaines. Quelle ingratitude !

Seulement voilà. Le véritable jeu auquel se livraient les séniles du balcon du Muppets Show made in Algeria n'est pas celui de la puissance retrouvée. C'était celui d'une intimidation parée des plus beaux atours d'une doctrine défensive, où les démonstrations de force servent autant à rassurer l'intérieur qu'à impressionner l'extérieur. A force de multiplier les uniformes, les défilés et les communiqués martiaux, on finit parfois par donner l'impression que l'on cherche moins à convaincre ses adversaires qu'à conjurer ses propres inquiétudes.

L'Histoire regorge pourtant de régimes qui, faute d'avoir pu bâtir une prospérité durable, ont préféré ériger le décorum militaire en argument politique. Les chars défilent, les fanfares résonnent, les discours tonnent... mais les réalités, elles, continuent obstinément de marcher au pas de la vérité.

Les palais passent, les peuples restent

Le plus tragique n'est ni la géopolitique, ni les communiqués, ni même les palais. Ce sont ces milliers de Sahraouis des camps de Tindouf qui attendent une solution, un avenir et qu'une aide leur parvienne intégralement, une décision que d'autres continuent de prendre à leur place. Le polisario qui se disait vouloir bâtir un Etat chimérique au Sahara marocain devrait plutôt se replier vers l'au-delà d'un autre Sahara, l'oriental, qui appartient, mine de rien et tout autant, au Maroc.

Cinquante ans plus tard, le bilan des mercenaires tient en une ligne ou un mot : néant. Son parrain algérien continue d'investir dans un conflit qui n'a apporté ni prospérité aux camps ni stabilité au Maghreb, parce qu'à vouloir maintenir artificiellement une cause en vie, on finit par ne plus défendre qu'un appareil, une administration, quelques privilèges. Puis un palais.

L'Histoire est cruelle avec les régimes qui confondent leur propre survie avec celle d'un peuple. Ils se croient éternels, jusqu'au matin où ils découvrent que les palais résistent moins longtemps que les vérités et qu'un sac de farine pèse parfois plus lourd qu'un demi-siècle de discours.

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