Les certitudes sur le lien entre changement climatique et insécurité au Sahel doivent être nuancées par les acquis de la recherche scientifique. C'est le message délivré par le Pr Michel Liégeois, de l'Université catholique de Louvain, lors de la conférence inaugurale de la rencontre internationale sur le thème « Changement climatique et sécurité au Sahel : risques émergents, conflictualités et résilience », par l'Université Cheikh Anta Diop (UCAD), l'IFAN, l'Université Abdou Moumouni de Niamey, le LASDEL de Niamey et l'Académie de recherche et d'enseignement supérieur (ARES) de la Fédération Wallonie-Bruxelles.
D'emblée, le spécialiste des relations internationales a appelé à dépasser les lectures simplistes qui établissent un lien mécanique entre dérèglement climatique et violence. « Le changement climatique agit rarement comme une cause directe de violence. Il fonctionne davantage comme un facteur aggravant de vulnérabilités préexistantes », a-t-il affirmé devant chercheurs, universitaires et décideurs réunis autour du nexus climat-paix-sécurité.
Selon lui, les avancées scientifiques des deux dernières décennies montrent que les effets physiques du changement climatique sont aujourd'hui bien documentés. « Les températures augmentent plus rapidement au Sahel que dans de nombreuses autres régions du monde, les épisodes de sécheresse deviennent plus fréquents, les précipitations plus irrégulières », a-t-il rappelé. Ces bouleversements affectent les systèmes agropastoraux, fragilisent les moyens de subsistance et accentuent les besoins d'adaptation.
Pour autant, a insisté le professeur Liégeois, ces transformations environnementales ne débouchent pas automatiquement sur des conflits. « Les mêmes contraintes climatiques peuvent produire des résultats radicalement différents selon les contextes ». La qualité des institutions, la confiance entre communautés, les mécanismes traditionnels de médiation, la gouvernance locale ou encore la présence de groupes armés jouent un rôle bien plus déterminant que les seules variables climatiques.
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Le conférencier a remis en question une approche longtemps dominante fondée sur la raréfaction des ressources naturelles. « Le climat ne décide jamais à la place des acteurs. Il modifie le contexte dans lequel ils prennent leurs décisions », a-t-il souligné. Selon lui, entre une sécheresse et un conflit s'intercalent toujours des facteurs politiques, économiques, sociaux et institutionnels qui expliquent les trajectoires empruntées par les sociétés.
Michel Liégeois a également mis en garde contre le risque de substituer un récit simplificateur à un autre. « Hier, tout semblait expliqué par le terrorisme ; demain, tout pourrait être expliqué par le climat », a-t-il averti, estimant que les politiques publiques gagneraient à partir des réalités locales plutôt que des agendas internationaux.
L'universitaire a par ailleurs insisté sur la nécessité de déplacer le regard scientifique. « Le véritable objet de notre réflexion n'est pas le climat ; il est la gouvernance des sociétés confrontées au changement climatique », a-t-il déclaré, plaidant pour une meilleure compréhension des mécanismes de résilience et des capacités d'adaptation développées par les populations sahéliennes.
Au-delà de la conférence, le professeur a rappelé que cette rencontre scientifique « ne constitue pas un événement isolé ». Elle s'inscrit dans un programme de recherche financé par l'ARES, dont l'ambition est de renforcer les capacités endogènes de recherche sur les questions de paix, de sécurité et de développement au Sahel. Le projet soutient notamment des bourses doctorales et privilégie une co-construction des savoirs entre chercheurs africains et européens.
« Les acteurs locaux ne sont pas seulement des informateurs ; ils deviennent des partenaires de la recherche », a-t-il insisté, estimant que cette évolution marque une rupture avec les approches où les cadres d'analyse étaient élaborés principalement depuis l'extérieur de la région.
En conclusion, Michel Liégeois a appelé à des politiques publiques plus inclusives et mieux appropriées par les sociétés sahéliennes. « La sécurité ne peut plus être pensée comme la compétence exclusive des institutions chargées de la sécurité ; elle devient une responsabilité collective », a-t-il conclu, invitant les États, les collectivités, les autorités coutumières, la société civile et le monde de la recherche à construire ensemble des réponses durables face aux défis climatiques et sécuritaires du Sahel.