La crise révélée en 2024 appelle davantage qu'un redressement des comptes : une refondation des institutions qui préparent, exécutent, contrôlent et évaluent le budget de l'État. Voici sept réformes pour y parvenir.
La crise de la dette cachée restera comme un tournant majeur de l'histoire des finances publiques sénégalaises. Le rapport d'audit de la Cour des comptes de février 2025 a établi qu'à fin 2023, l'encours de la dette de l'administration centrale atteignait 99,7 % du PIB vingt-cinq points de plus que les chiffres officiellement communiqués et que le déficit budgétaire réel s'élevait à 12,3 % du PIB, contre 4,9 % annoncés. Le FMI évalue désormais la dette publique totale à environ 132 % du PIB à fin 2024.
Mais le véritable problème n'est pas le niveau de la dette. C'est que le système n'a pas permis de détecter les dérives à temps : pendant des années, des engagements considérables ont été contractés hors des circuits budgétaires sans qu'aucun dispositif contrôles internes, examen parlementaire, surveillance communautaire ne donne l'alerte. Ce n'est pas seulement une défaillance de gestion ; c'est une défaillance d'architecture.
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Dans une tribune récente au Monde, l'économiste Olivier Blanchard, ancien chef économiste du FMI, tire de la crise française une leçon de méthode : le véritable enjeu n'est pas le contenu d'un budget, mais le processus qui le produit. Le diagnostic vaut, avec plus de force encore, pour le Sénégal à une différence près, qui est une chance : là où la France doit réformer des institutions anciennes, nous pouvons concevoir directement un dispositif adapté à nos réalités.
La meilleure réponse à la crise n'est donc pas uniquement un plan de redressement budgétaire. C'est le passage à ce que j'appelle une gouvernance budgétaire de deuxième génération. La première génération directives de l'UEMOA, lois organiques, budgets-programmes a modernisé les textes. La deuxième doit bâtir les institutions, autour d'un triptyque : plus de transparence, plus d'indépendance, plus de responsabilité. L'État en a posé la première brique le 11 juin 2026 en créant la Direction générale des Financements et de la Dette (DGFD), qui unifie enfin des fonctions jusque-là dispersées dispersion dont la dette cachée fut, précisément, le produit. Il reste à bâtir l'édifice. Sept réformes y conduiraient.
Ancrer le budget dans une trajectoire pluriannuelle
Le Document de programmation budgétaire et économique pluriannuelle (DPBEP) existe, mais demeure perçu comme un exercice formel, sans portée opérationnelle. Il doit devenir un document stratégique engageant : le budget annuel ne serait plus que la première année d'une trajectoire de cinq ans, et tout écart devrait être publiquement justifié.
Instituer une sentinelle indépendante
C'est la clé de voûte du dispositif. La Cour des comptes juge les comptes une fois les exercices clos ; la DGFD gère et négocie la dette ; le ministère des Finances prépare le budget. Mais aucune institution n'est chargée de surveiller, en continu et en toute indépendance, la soutenabilité d'ensemble de nos finances, ni d'alerter en amont avant que la dérive ne devienne crise. C'est cet angle mort qui a laissé prospérer la dette cachée : un ministère, aussi compétent soit-il, reste juge et partie, et ses propres prévisions ne convaincront jamais pleinement les créanciers qui détiennent notre dette.
Je propose d'y remédier par un Haut Conseil de Gouvernance des Finances Publiques (HCGFP) une institution que je défends depuis 2025, sentinelle budgétaire indépendante inspirée des dizaines de conseils budgétaires qui se sont imposés dans le monde, du Congressional Budget Office américain au modèle français. Son ancrage naturel est la Cour des comptes : comme en France, où le Haut Conseil des finances publiques est placé auprès de la Cour et présidé par son Premier président, il emprunterait à la juridiction son indépendance et son autorité, tout en gardant une mission distincte apprécier le budget en amont, là où la Cour juge les comptes en aval. Sa raison d'être première serait de veiller à l'exhaustivité du périmètre de la dette : recouper chaque année les chiffres officiels avec des sources indépendantes, et signaler tout engagement non recensé.
Trois garanties feraient sa force : des membres nommés par plusieurs autorités, non par le seul exécutif qu'il surveille ; des mandats longs et non renouvelables ; la publication systématique de ses avis, tout avis défavorable sur la soutenabilité étant transmis de plein droit à l'Assemblée nationale. Le HCGFP ne gouvernerait pas, il éclairerait : sa force serait celle de l'avis rendu public, non celle de la sanction.
Sortir du scénario budgétaire unique
Le budget est construit et présenté autour d'un scénario unique. L'épisode d'avril 2026 en a montré le danger : la loi de finances retenait une hypothèse de 62 dollars le baril quand, sous l'effet des tensions au Moyen-Orient, le Brent a dépassé 110 dollars le Premier ministre lui-même l'avait alors relevé. Une hypothèse prudente devient, en quelques semaines, une brèche dans les équilibres. Nos finances publiques sont exposées de la même manière aux taux d'intérêt, au change, au climat, aux entreprises publiques et aux garanties de l'État. Chaque budget devrait donc être accompagné d'une cartographie complète de ces risques et d'une analyse probabiliste de la dette -- l'analyse stochastique de soutenabilité recommandée par le FMI, qui ne livre pas un chiffre unique mais un éventail de trajectoires.
Tracer chaque engagement de l'État à la source
La dette cachée est née de ce que certains engagements n'étaient pas visibles ; elle fut d'abord une défaillance informationnelle. La réponse est double. Une annexe obligatoire à chaque loi de finances, d'abord, publiant l'intégralité des garanties, passifs éventuels, contrats de partenariat public-privé, dettes des entreprises publiques, arriérés et engagements hors bilan. Un registre numérique unique des engagements de l'État, ensuite, interconnecté avec les systèmes d'information du Trésor et de la DGFD, alimenté en temps réel et publié en données ouvertes. La règle cible devrait être simple : aucun engagement financier de l'État ne pourrait plus être contracté sans enregistrement préalable dans ce système. L'annexe, elle, n'exige ni loi nouvelle ni moyens supplémentaires : elle doit figurer dès le projet de loi de finances pour 2027.
Compléter l'UEMOA par des règles nationales
Les critères de convergence de l'UEMOA un déficit plafonné à 3 % du PIB, une dette à 70 % existent. Ils n'ont pas empêché la crise, pour une raison simple : une règle appliquée à des chiffres inexacts ne protège de rien. Une fois la transparence rétablie, il faut les compléter par des règles nationales lisibles : une trajectoire obligatoire du solde primaire le solde budgétaire avant paiement des intérêts , inscrite dans la loi et suivie par le Haut Conseil ; et le principe selon lequel toute dépense permanente nouvelle doit être financée par une ressource permanente identifiée.
Rendre au Parlement son pouvoir budgétaire
L'Assemblée nationale intervient trop tard, et ratifie plus qu'elle ne délibère. Quatre leviers y remédieraient : un débat d'orientation renforcé en amont, sur la base du DPBEP rénové ; une expertise propre au service des commissions ; des études d'impact obligatoires pour toute mesure nouvelle ; un chiffrage indépendant des amendements, que le Haut Conseil assurerait.
Passer d'un budget comptable à un budget évalué
Le budget demeure, pour l'essentiel, un exercice comptable. Il doit devenir un exercice d'évaluation. Le passage aux budgets-programmes, effectif depuis 2020, a posé les bases ; il faut maintenant en tirer toutes les conséquences. Chaque programme public devrait répondre, chaque année, à trois questions : les objectifs ont-ils été atteints ? À quel coût ? Quelles leçons pour l'exercice suivant ? Un franc mal évalué est un franc mal dépensé.
Ces sept réformes forment un tout, et c'est là leur force. La sentinelle signale l'incohérence des agrégats ; le registre numérique rend chaque engagement traçable à la source ; les règles nationales privent le contournement de terrain ; un Parlement outillé refuse d'avaliser à l'aveugle. Prise isolément, chacune peut être déjouée -- la dette cachée l'a prouvé. Ensemble, elles referment les portes qu'elle avait trouvées ouvertes.
Il y a, enfin, une raison d'agir sans attendre. Le Sénégal négocie un nouveau programme avec le FMI, et celui-ci comportera inévitablement des repères structurels sur la gouvernance des finances publiques. La question n'est donc pas de savoir si ces réformes auront lieu, mais qui en tiendra la plume. Un pays gagne toujours à choisir ses réformes plutôt qu'à les subir comme des conditionnalités.
Cette refondation a un dernier préalable, qui en est aussi l'horizon : la qualité de l'information financière. Des institutions solides ne valent que par les données qu'elles traitent -- d'où l'exigence de comptes de l'État certifiés, d'une comptabilité patrimoniale, et de statistiques produites aux normes internationales et opposables à tous. La confiance ne se décrète pas : elle se reconstruit chiffre après chiffre.
La crise de la dette cachée n'est pas seulement un accident budgétaire. Elle révèle les limites de nos institutions de gouvernance financière. Les pays qui ont traversé de telles épreuves en sont sortis durablement renforcés lorsqu'ils ont accepté de réformer leurs règles du jeu plutôt que de se limiter à corriger leurs comptes. Le Sénégal dispose aujourd'hui d'une occasion historique : transformer une crise de confiance en une refondation durable de son processus budgétaire. C'est à cette condition que sera restaurée la crédibilité de la parole financière de l'État, et consolidée la confiance des citoyens, des partenaires et des investisseurs.