Afrique: Sebta occupée - De la tragédie migratoire à l'horizon du dialogue et du rapprochement entre l'Afrique et l'Europe

analyse

Ce que Sebta occupée a connu au cours des deux derniers jours ne peut être réduit à un simple mouvement migratoire exceptionnel ni à une crise sécuritaire passagère. Il s'agit d'abord d'une tragédie humaine et sociale, révélatrice du désespoir qui pousse des jeunes, des mineurs et des femmes à mettre leur vie en danger dans l'espoir de franchir une frontière.

Ces images douloureuses interpellent les consciences et imposent une question fondamentale : peut-on répondre durablement au désespoir par des barrières, des dispositifs de surveillance et des opérations de retour accélérées ? La réponse ne saurait être uniquement sécuritaire. Elle doit également être économique, sociale, éducative et territoriale. Il faut protéger la dignité des personnes concernées, rechercher les causes profondes de ces départs et mettre en oeuvre des politiques publiques capables de redonner confiance, espoir et perspectives à la jeunesse.

Une crise humanitaire révélatrice d'un différend historique

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Le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, s'est rendu à Sebta occupée en compagnie du ministre de l'Intérieur. Il y a présidé une réunion consacrée aux dimensions sécuritaire et humanitaire de la situation, avant de qualifier les événements d'atteinte à l'intégrité territoriale et à la souveraineté espagnoles.

Du point de vue marocain, une telle déclaration ne peut être reçue sans objection. Elle présente Sebta comme une ville espagnole dont le statut serait définitivement établi, alors que la question de Sebta, de Melilla, des îles Zaffarines et des autres présides occupés demeure un contentieux historique non résolu.

Il ne s'agit ni d'appeler à la confrontation ni de nier les réalités politiques actuelles. Il s'agit de rappeler que l'histoire ne peut être effacée par la seule gestion administrative du présent. L'avenir de ces territoires devrait être abordé dans le cadre d'un dialogue pacifique, responsable et prospectif, tenant compte des droits historiques du Maroc, des intérêts de l'Espagne et des aspirations des populations concernées. Une telle démarche contribuerait à mettre fin aux derniers vestiges du colonialisme sur le continent africain.

Entre dérives locales et responsabilité du gouvernement central

La crise a également révélé les limites de la gestion locale. Sebta est administrée par Juan Jesús Vivas, membre du Parti populaire, tandis que le parti d'extrême droite Vox dispose d'une présence politique importante au sein de son assemblée.

Il serait injuste de faire porter la responsabilité des violences et des discours hostiles à l'ensemble des habitants de la ville. Toutefois, plusieurs vidéos diffusées ont montré des migrants poursuivis, violentés ou privés des conditions les plus élémentaires de dignité. Ces comportements ne peuvent être banalisés. Ils traduisent un climat politique dans lequel le migrant est parfois perçu comme une menace avant d'être reconnu comme une personne humaine disposant de droits fondamentaux.

La responsabilité ne saurait cependant être limitée aux autorités locales. La sécurité, les frontières et la politique migratoire relèvent également du gouvernement central. Madrid doit donc assumer pleinement son devoir de protection, d'enquête et de reddition des comptes. La défense d'un territoire ne peut en aucun cas justifier l'humiliation de personnes vulnérables.

Le partenariat stratégique ne doit pas effacer les questions de souveraineté

Par souci d'équité politique, il convient de reconnaître l'évolution tangible de la position du gouvernement de Pedro Sánchez concernant la première cause nationale du Maroc. L'Espagne considère désormais l'initiative marocaine d'autonomie comme la base la plus sérieuse, la plus crédible et la plus réaliste pour parvenir à une solution au différend autour du Sahara marocain.

La résolution 2797 du Conseil de sécurité a également constitué un tournant international important en faisant de l'initiative marocaine une base centrale du processus politique et en considérant qu'une autonomie véritable sous souveraineté marocaine représente la solution la plus réaliste, la plus crédible et la plus applicable. Cette évolution renforce la légitimité du positionnement marocain et confirme que la souveraineté du Maroc constitue le cadre politique et pratique de la solution définitive.

La reconnaissance de cette évolution positive ne doit toutefois pas empêcher un débat lucide sur les autres questions territoriales en suspens. Les relations solides entre les États ne se construisent pas sur le silence, mais sur leur capacité à traiter les désaccords avec responsabilité, courage et respect mutuel.

Le Maroc, partenaire stratégique et non simple gardien des frontières

Le partenariat entre le Maroc et l'Espagne s'est considérablement renforcé au cours des dernières années. Le Maroc a fait preuve de solidarité à l'égard de son voisin du Nord lors des incendies et des inondations qui ont frappé plusieurs régions espagnoles. Ses services de sécurité mobilisent également d'importants moyens humains, logistiques et financiers pour lutter contre les réseaux de traite des êtres humains et contrôler les routes migratoires vers l'Europe.

Mais le Maroc ne saurait être réduit au rôle de gardien des frontières européennes. Il est un partenaire stratégique, économique, sécuritaire et humain. Ses intérêts nationaux doivent être respectés, et les responsabilités liées à la migration, à la sécurité et au développement doivent être équitablement partagées avec l'Espagne et l'Union européenne.

La migration ne peut être gérée uniquement depuis la frontière. Elle doit être combattue à sa source par l'investissement, l'emploi, l'éducation, la réduction des inégalités territoriales et la création de véritables perspectives pour les jeunes.

Réactiver l'idée d'un dialogue historique et prospectif

Dès 1987, le Maroc avait proposé la création d'une cellule de réflexion maroco-espagnole chargée d'étudier l'avenir des deux villes occupées et de proposer des solutions tenant compte à la fois des droits imprescriptibles du Maroc et des intérêts vitaux de l'Espagne.

La Commission Averroès a, par la suite, contribué au rapprochement des sociétés civiles et des élites des deux pays, même si elle ne constituait pas un cadre de négociation directe sur les questions territoriales.

Aujourd'hui, il est possible de s'inspirer de ces expériences pour ouvrir un dialogue d'avenir, serein et courageux. L'exemple des arrangements conclus entre le Royaume-Uni et l'Espagne autour de Gibraltar montre qu'il est possible de réduire les barrières, de faciliter la circulation et de développer la coopération sans prétendre que le différend de souveraineté est définitivement réglé.

Pourquoi le Maroc et l'Espagne ne pourraient-ils pas, eux aussi, imaginer une approche progressive associant dialogue politique, coopération économique, respect des populations et préparation d'une solution historique pacifique ?

Du détroit-frontière au détroit-pont

Le projet le plus ambitieux reste celui d'une liaison fixe à travers le détroit de Gibraltar. Un tel ouvrage ne serait pas seulement une infrastructure de transport. Il constituerait un pont stratégique entre l'Afrique et l'Europe, un levier de développement pour le nord du Maroc et le sud de l'Espagne, ainsi qu'un outil d'intégration économique, commerciale, humaine et culturelle entre les deux continents.

Ce projet pourrait favoriser les investissements, intensifier les échanges, soutenir les territoires frontaliers et créer de nombreuses possibilités d'emploi. Il donnerait surtout une nouvelle signification au détroit : non plus une ligne de séparation, de surveillance et de tragédie, mais un espace de circulation, de coopération et de prospérité partagée.

C'est dans cette direction que doivent s'orienter les efforts et les initiatives. Il faut transformer les crises actuelles en occasions de dialogue, traiter les différends historiques par des moyens pacifiques et faire de cette région un laboratoire de coopération entre l'Afrique et l'Europe.

L'enjeu dépasse ainsi la seule gestion de Sebta occupée ou des mouvements migratoires. Il consiste à choisir entre deux visions de l'avenir : celle d'une frontière durablement associée à la peur, au désespoir et aux drames humains, ou celle d'un pont entre les peuples, fondé sur le développement, la dignité, la paix et la confiance.

L'avenir du détroit ne devrait pas être celui des murs et des tragédies. Il devrait être celui du dialogue, de la vie, du progrès et de la sérénité partagée.

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