Alors que la Côte d'Ivoire demeure le premier producteur mondial de cacao, l'essor de la contrebande vers la Guinée et le Liberia continue de fragiliser la filière. Au coeur de ce phénomène, la ville guinéenne de N'Zérékoré concentre désormais l'essentiel des interrogations des professionnels du secteur.
Depuis plusieurs années, la contrebande de cacao entre la Côte d'Ivoire et ses voisins de l'ouest constitue l'un des principaux défis de la filière café-cacao. Si le phénomène a toujours existé dans les zones frontalières, son ampleur a considérablement augmenté à la faveur des bouleversements enregistrés sur le marché mondial de l'or brun.
Entre 2023 et 2025, la baisse de près de 30 % de la production de cacao en Côte d'Ivoire et au Ghana, les deux premiers producteurs mondiaux, a provoqué une flambée historique des cours internationaux. En avril 2024, les prix du cacao ont atteint des niveaux records, dépassant ponctuellement 10 000 dollars la tonne sur les marchés internationaux, avant de connaître une correction progressive. Cette volatilité a accentué les écarts entre les pays appliquant un prix garanti aux producteurs, comme la Côte d'Ivoire et le Ghana, et ceux fonctionnant selon un système de commercialisation libéralisé.
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Dans ce contexte, la Guinée est devenue l'une des principales destinations du cacao ivoirien issu de la fraude.
Selon les estimations de l'International Cocoa Organization (ICCO), la production guinéenne oscille entre 20 000 et 25 000 tonnes par an.
Pourtant, les statistiques d'exportation font état de volumes dépassant les 120 000 tonnes lors des campagnes 2023-2024 et 2024-2025, contre environ 50 000 tonnes en 2022-2023.
Un écart qui alimente les interrogations sur l'origine réelle des fèves exportées.
N'Zérékoré, au coeur des circuits informels
Située à environ 80 kilomètres de Danané, en Côte d'Ivoire, la ville de N'Zérékoré, principale agglomération de la Guinée forestière, est aujourd'hui considérée par plusieurs acteurs de la filière comme le principal centre de collecte et de redistribution du cacao provenant clandestinement de Côte d'Ivoire.
Les localités ivoiriennes de Danané et de Sipilou, proches de la frontière, sont régulièrement citées parmi les principales zones de sortie des cargaisons. Les nombreuses pistes rurales reliant les deux pays permettent, selon des observateurs du secteur, d'éviter les postes frontaliers officiels et d'alimenter les entrepôts construits ces dernières années dans la région de N'Zérékoré.
Des professionnels de la filière affirment également que de nouvelles voies d'accès continuent d'être aménagées afin de faciliter les mouvements de marchandises entre les deux pays.
Une reprise du trafic
La fixation du prix bord champ de la grande campagne 2025-2026 à 2 800 FCFA le kilogramme en Côte d'Ivoire, conjuguée au repli des cours mondiaux, avait temporairement réduit l'attrait de la contrebande.
Mais la tendance semble s'inverser. Avec la remontée des prix internationaux, désormais supérieurs à 4 000 livres sterling la tonne selon les opérateurs du marché, les écarts de rémunération réapparaissent.
Pour la campagne intermédiaire, qui s'achève le 31 août 2026, le prix garanti au producteur est fixé à 1 200 FCFA le kilogramme en Côte d'Ivoire. Dans le même temps, des acheteurs opérant à N'Zérékoré proposeraient jusqu'à 1 900 FCFA le kilogramme pour les fèves ivoiriennes, créant un différentiel suffisamment attractif pour encourager les sorties frauduleuses.
Les pertes pour les finances publiques ivoiriennes sont estimées par plusieurs acteurs de la filière à plusieurs centaines de milliards de francs CFA en raison des taxes et prélèvements qui échappent à l'État.
Une nomination qui suscite des interrogations
La récente nomination d'un consul honoraire de Côte d'Ivoire à N'Zérékoré intervient dans ce contexte sensible. Cette décision soulève des interrogations parmi certains producteurs, responsables de coopératives et opérateurs de la filière, qui s'interrogent sur les objectifs assignés à cette représentation diplomatique dans une ville identifiée comme un point névralgique des flux transfrontaliers de cacao.
Par ailleurs, la présence remarquée, lors de la première Journée nationale de l'Organisation interprofessionnelle agricole (OIA) Café-Cacao organisée à Duékoué, d'un opérateur économique guinéen cité dans certains milieux professionnels comme un acteur majeur du commerce du cacao à N'Zérékoré, a également alimenté les débats. Certains observateurs appellent les autorités compétentes à faire toute la lumière sur les circonstances de cette invitation.
Renforcer la coopération régionale
Face à l'ampleur du phénomène, de nombreux acteurs du secteur estiment que la priorité devrait être le renforcement de la coopération sécuritaire entre la Côte d'Ivoire, la Guinée et le Liberia. Ils plaident pour une surveillance accrue des frontières, une meilleure coordination des services de sécurité et un partage renforcé des renseignements afin de lutter efficacement contre les réseaux de contrebande.
Alors que la Côte d'Ivoire fournit près de 40 % de la production mondiale de cacao, la lutte contre les exportations frauduleuses demeure un enjeu stratégique, tant pour la préservation des revenus des producteurs que pour la protection des recettes fiscales de l'État et la crédibilité du système national de commercialisation.