Cameroun: Biya absent, l'armée camerounaise se tribalise

Forces armées camerounaises (Illustration)

Alors que Paul Biya est absent depuis 57 jours, des nominations militaires controversées ravivent les craintes d'une succession ethnique et d'une vacance du pouvoir au Cameroun.

Absent depuis deux mois, le président Paul Biya n'a jamais été aussi loin du pouvoir. Pendant ce temps, l'armée camerounaise se réorganise et la guerre des clans menace d'embraser le pays.

Le Cameroun est entré dans une zone de turbulences dont personne ne maîtrise l'issue. Parti pour un « court séjour privé en Europe » le 7 juin 2026, le président Paul Biya, 93 ans, n'a plus été vu publiquement depuis 57 jours. Pendant son absence, une série de décrets militaires a modifié en profondeur la hiérarchie des forces armées nommant cinq nouveaux généraux de brigade, un nouveau commandant de la Garde présidentielle et un nouveau major général de l'état-major.

Le décor est planté. Mais ce n'est pas un simple remaniement de routine. C'est, selon une partie croissante de l'opinion camerounaise, la militarisation et la tribalisation d'une succession que l'on croyait encore lointaine. Un chemin glissant, celui-là même qui a précipité des pays comme le Rwanda dans l'horreur. La question, désormais, n'est plus de savoir si le Cameroun vacille, mais à quel point.

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Paul Biya absent depuis 57 jours : que se passe-t-il vraiment à Genève ?

Le 7 juin 2026, Paul Biya quitte Yaoundé pour la Suisse, accompagné de son épouse Chantal. Officiellement, un « court séjour privé ». Huit semaines plus tard, le chef de l'État camerounais, doyen des chefs d'État en exercice dans le monde, est toujours à Genève. Le gouvernement assure qu'il est « en vie » et qu'il « rentre bientôt ». Mais les déclarations rassurantes de René Sadi, porte-parole du gouvernement, peinent à convaincre.

Une absence qui n'a rien d'anodin

À 93 ans, chaque jour d'absence alimente les spéculations. Des sources médiatiques évoquent une opération chirurgicale au genou début juillet. D'autres, plus alarmistes, parlent de complications postopératoires. Une certitude : le président n'a pas été vu en public depuis son départ. Et les Camerounais, eux, attendent des réponses.

« Pourquoi avoir faussé le jeu électoral pour aller passer des semaines et des semaines hors de notre pays ? S'il se trouve qu'il a des problèmes de santé, le peuple camerounais a le droit d'en être informé », interroge Roger Justin Noah, secrétaire général du MRC.

Les nominations militaires qui font trembler Yaoundé

Le 3 août 2026, un décret présidentiel (n°2026/265) nomme le général de brigade Beko'o Abondo Raymond Jean Charles à la tête de la Garde présidentielle. Un poste stratégique entre tous : c'est l'unité chargée de la protection rapprochée du chef de l'État et de la sécurité de la Présidence.

Une série de décrets qui verrouille l'appareil sécuritaire

Ce n'est pas un acte isolé. Par la même occasion, les autorités ont nommé :

  • 5 nouveaux généraux de brigade
  • Un nouveau major général de l'état-major des armées le général de division Ebaka Hippolyte
  • 6 nouveaux commandants territoriaux dans quatre des cinq régions militaires

« Personne ne peut procéder à de telles nominations au sein de l'armée hormis le chef de l'État », commente un colonel à la retraite sous couvert d'anonymat.

Une accumulation qui interroge

Pris isolément, chaque nomination peut recevoir une explication administrative. Mais leur accumulation, leur calendrier alors que le président est absent et leur adoption sans attendre son retour alimentent un sentiment de préparation de la succession par la force.

« Que son commandement change de mains alors que Paul Biya n'a pas été vu ni entendu publiquement depuis 57 jours, ça pose question sur qui coordonne réellement la sécurité au sommet de l'État en ce moment »

Une guerre des clans qui redessine les contours du pouvoir

Dans les couloirs feutrés du palais d'Etoudi, une guerre sourde oppose les différentes factions du régime. Deux clans principaux se dessinent :

  • 1. Le clan consanguin autour de Franck Biya, fils aîné du président, perçu comme le gage de la continuité du système.
  • 2. Le clan de la Première Dame autour de Chantal Biya et Ferdinand Ngoh Ngoh, le très puissant secrétaire général de la Présidence.

La révision constitutionnelle d'avril 2026, un catalyseur

Le 14 avril 2026, le Parlement camerounais a adopté une révision constitutionnelle réintroduisant le poste de vice-président. En théorie, ce dernier devait assurer une succession automatique en cas de vacance du pouvoir. En pratique, le poste reste vacant. Résultat : le mécanisme de succession est bloqué, et la lutte pour le contrôle du palais s'intensifie.

« L'absence prolongée de Paul Biya, qui dépasse désormais les 50 jours en Suisse, a plongé Yaoundé dans une incertitude totale », analyse Camerounweb.

Le spectre d'une guerre tribale : le Cameroun peut-il basculer ?

C'est l'alerte la plus grave. La tribune de Jean-Pierre Bekolo, , pose la question sans détour :

« Nous sommes désormais à la fois dans la tribalisation et la militarisation de la succession : un chemin dont personne ne maîtrise l'issue. »

Des précédents historiques qui inquiètent

La référence au Rwanda n'est pas anodine. En 1994, une succession politique tendue, couplée à une instrumentalisation ethnique de l'armée, a plongé le pays dans un génocide. Au Cameroun, les tensions ethniques existent et l'idée qu'une ethnie devienne « propriétaire du pays » est un poison lent qui ronge le pacte républicain.

Une opposition qui s'organise

L'opposition, menée par le MRC de Maurice Kamto, ne reste pas silencieuse. Des députés ont déjà demandé au Conseil constitutionnel de constater la vacance du pouvoir. Le député Jean-Michel Nintcheu a lancé : « Le Conseil constitutionnel doit constater la vacance au sommet de l'État ».

Mais le mécanisme constitutionnel est grippé : sans vice-président, impossible de déclencher la procédure de succession. Le Cameroun est, de fait, dans une impasse institutionnelle.

Ce que révèle le silence du gouvernement

Pourquoi ne pas attendre le retour de Paul Biya pour procéder à des nominations aussi sensibles ? La question, posée par Jean-Pierre Bekolo, reste sans réponse :

« Si, comme l'affirme René Sadi, Paul Biya rentre vraiment bientôt, pourquoi procéder à des nominations aussi sensibles en son absence ? Pourquoi ne pas attendre son retour pour de telles décisions qui engagent l'équilibre fragile de l'État ? »

L'hypothèse qui fâche

Une hypothèse, que personne n'ose formuler ouvertement, circule dans les rédactions : et si ceux qui signent savaient déjà qu'il ne rentrera plus ? Les décrets aux « formulations et signatures douteuses » alimentent ce soupçon. Le gouvernement camerounais a dû démentir des rumeurs de faux décrets. Mais le doute, une fois installé, ne se dissipe pas.

La poudrière camerounaise : ce qui peut encore arrêter l'embrasement

Le diagnostic est alarmant, mais il n'est pas une fatalité. Plusieurs leviers existent encore :

  • La transparence : le gouvernement doit lever le voile sur l'état de santé de Paul Biya et son calendrier de retour.
  • Le dialogue national : une concertation entre les forces politiques pour apaiser les tensions communautaires.
  • La nomination d'un vice-président : pour sécuriser la succession et rétablir la confiance institutionnelle.

L'histoire retiendra les actes et les silences

« L'histoire ne retiendra pas seulement les actes, mais aussi les silences et les aveuglements », écrit Jean-Pierre Bekolo.

Le Cameroun est à un carrefour. La fuite en avant, la tribalisation de l'armée, la guerre des clans tout cela mène à une impasse. Les Camerounais, eux, ont accepté l'inacceptable pendant 43 ans. Mais ils ne l'accepteront pas de ceux qui agissent dans l'ombre.

« Arrêtez de jouer avec le feu ! Demain, il sera trop tard pour dire : "Nous ne savions pas." »

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