TUNIS — Entre esthétique baroque, scénographie flamboyante et sonorités contemporaines, le 60e Festival International de Carthage a accueilli mardi soir, les adieux officiels à la scène du Maestro Gian Piero Reverberi, fondateur du groupe mythique italien Rondò Veneziano.
Fondée à la fin des années 70, l'ensemble italien s'est imposé sur la scène internationale grâce à un concept original mêlant l'héritage musical vénitien à une rythmique contemporaine, portée par un univers visuel inspiré du XVIIIe siècle.
Ce concert de près de deux heures (22h00 - 23h45) est resté fidèle à cette identité singulière, mêlant poésie visuelle et atmosphère propre aux concerts de musique de chambre.
·Une affluence moyenne et une écoute attentive
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Si l'Amphithéâtre romain n'a pas fait le plein pour ce rendez-vous instrumental, affichant une affluence moyenne avec des gradins supérieurs clairsemés, la qualité de l'écoute des mélomanes présents était remarquable. L'ambiance générale est restée feutrée, le public préférant majoritairement savourer les pièces dans un silence attentif.
À plusieurs reprises, quelques spectateurs ont tenté de lancer des applaudissements rythmés pour accompagner la cadence de la musique, mais ces initiatives n'ont pas été suivies par le reste du public, visiblement concentré sur la performance technique des instrumentistes.
·Une direction solennelle et un final en communion
Sur scène, le Maestro Gian Piero Reverberi est resté fidèle aux codes stricts de la direction classique. Économe en mots durant le spectacle, il n'a ni présenté les morceaux ni directement parlé au public, se limitant à de chaleureux saluts face aux gradins à la fin de chaque partition.
Ce n'est qu'à l'approche du final qu'une véritable communion avec le public a soufflé sur l'Amphithéâtre. Lors de l'exécution de l'un de ses morceaux les plus rythmés, le Maestro s'est entièrement retourné vers la foule dans une posture d'animation inédite, invitant enfin les gradins à rompre la solennité pour communier dans une ambiance festive et libérée.
·Une fresque visuelle entre vieilles pierres et lune géante
Le plateau de Carthage s'est transformé en une fresque visuelle où dialoguait deux univers. A gauche du Maestro, les musiciennes en longues robes d'époque d'inspiration XVIIIe siècle et coiffées de perruques blanches poudrées, prenaient place aux côtés des instrumentalistes en tenues contemporaines sombres.
L'un des moments forts visuel de la soirée a été l'apparition d'une immense lune bleue en clair-obscur sur l'écran géant surplombant les murs de pierre de l'amphithéâtre. Les silhouettes de musiciens baroques s'y découpaient en ombres chinoises, renforçant l'atmosphère théâtrale du spectacle.
Cette mise en scène a également donné lieu à un moment d'hésitation en fin de concert. Fidèle à la tradition des concerts classiques, l'ensemble a quitté la scène à deux reprises avant les rappels. Pensant le spectacle définitivement terminé, une partie du public s'est dirigé vers la sortie avant de rebrousser chemin en entendant de nouveau à nouveau les premières notes de La Serenissima.
·Le point de presse : Humour, rejet du virtuel et rupture avec la rigueur classique
C'est à l'issue du concert, lors du traditionnel point de presse, que le Maestro a pleinement dévoilé une bonne humeur communicative, affichant un sourire radieux à chaque réponse. Maniant l'autodérision, il a d'abord officialisé son passage de témoin : « Je suis un peu trop vieux pour faire ce métier maintenant », a-t-il lancé avec humour en désignant le pianiste de la troupe comme son successeur.
Évoquant sa philosophie d'artiste et son rapport à l'époque actuelle, le chef d'orchestre a revendiqué avec force sa distance vis-à-vis du monde virtuel : « Je n'utilise pas les réseaux sociaux. Je suis resté fidèle à l'idée que la musique est quelque chose de profondément personnel, qui n'obéit pas au principe fou des "likes" sur Internet. Je n'aime pas cela. Ce que je fais, c'est simplement de la musique, des concerts, du réel. »
Rappelant les origines du projet, le Maestro a expliqué que la création de sa formation s'était faite en réaction directe au paysage sonore de ses débuts, à la fin des années 70. À une époque totalement dominée par la musique disco et la dance, où tout devenait électronique et standardisé, il a eu l'idée de fonder ce style unique pour redonner place aux instruments acoustiques et à une musicalité plus naturelle, tout en conservant une rythmique contemporaine capable de toucher les jeunes.
Le Maestro a ensuite longuement insisté sur l'identité profonde de son genre musical, qu'il a conçu en rupture totale avec la tradition de la musique classique. Si ses deux premiers disques cherchaient à reproduire fidèlement la sonorité baroque, ses compositions ultérieures s'en sont détachées pour embrasser un optimisme et une joie de vivre totalement absents du répertoire classique traditionnel.
« La musique classique, à travers Mahler, Wagner, Tchaïkovski ou tout le mélodrame italien, transporte toujours une facette pessimiste, dramatique ou triste qui peut s'avérer lourde à porter », a-t-il analysé. Se définissant comme un homme fondamentalement positif, il s'est félicité d'avoir créé un style léger, mais dénué de toute banalité : « C'est une légèreté positive pour l'esprit, pour le contenu artistique et pour la pensée ».
· Carthage, une scène d'exception
Interrogé par un journaliste multimédia de l'agence TAP sur la rencontre symbolique entre Venise et Carthage sur une même scène, le Maestro a affirmé avec enthousiasme : « Toutes les rencontres culturelles ont de l'importance. Mais me produire ici, à Carthage, pour la première fois, revêt une dimension encore plus cruciale pour moi. Je suis vraiment heureux de représenter mon pays... même si je ne suis pas vénitien d'origine ! Mais j'aime Venise de toute façon », a-t-il précisé avec humour.
Le chef d'orchestre a d'ailleurs confié qu'il avait initialement cessé ses activités scéniques avec le groupe, devenu indépendant, mais que l'opportunité de Carthage avait tout changé : « Quand ils m'ont annoncé un concert à Carthage dans ce théâtre d'exception, j'ai absolument accepté. Je suis profondément honoré de me retrouver dans ce merveilleux monument chargé d'histoire ».
Interrogé sur l'héritage qu'il souhaite transmettre aux générations futures, Gian Piero Reverberi a formulé un voeu empreint d'espoir face au formatage commercial : « J'espère que quelqu'un, à l'avenir, se rappellera qu'il existe une musique différente de celle que l'on entend à la radio et qui est dictée par les logiques du marché. Dans les années 80, notre concept était perçu comme une révolution contre le disco et la dance music. Peut-être que quelqu'un fera la même chose aujourd'hui, en proposant une musique qui soit un peu plus... musicale ».
A Carthage, Gian Piero Reverberi a refermé un chapitre de près d'un demi-siècle de carrière en restant fidèle à la vision qui a façonné Rondò Veneziano, celle de faire dialoguer la tradition baroque et les sonorités contemporaines dans une musique résolument tournée vers l'émotion et l'optimisme.