Maroc: La désinformation a-t-elle déclenché la crise de Ceuta ?

La diffusion d'affirmations trompeuses sur la frontière expliquerait en partie l'afflux massif de migrants à Ceuta.

Des publications trompeuses sur les réseaux sociaux semblent avoir contribué à une soudaine augmentation des passages illégaux de migrants vers l'enclave espagnole de Ceuta, dans le nord du Maroc.

La semaine dernière, des dizaines de milliers de personnes ont ainsi rejoint Ceuta, qui constitue, avec l'enclave de Mellila, la seule frontière terrestre entre l'Europe et l'Afrique. Madrid affirme que 70.000 des 72.000 migrants qui avaient réussi à entrer à Ceuta sont retournés au Maroc.

Selon le bilan officiel espagnol, 77 personnes ont perdu la vie, principalement au cours de noyades, puisque la grande majorité des personnes a tenté de contourner la clôture de séparation par la mer.

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Les autorités européennes, espagnoles et marocaines ont attribué la soudaine augmentation des passages à la circulation d'informations incorrectes sur les réseaux sociaux et aux trafiquants d'êtres humains.

Une récente décision de la Cour suprême espagnole sur les renvois de migrants s'est retrouvée au coeur de nombreuses affirmations trompeuses.

La décision stipule que le renvoi immédiat d'un migrant ne s'appliquerait pas aux personnes arrivées par voie maritime, alors qu'une procédure d'expulsion accélérée peut s'appliquer pour les personnes interceptées lors de leur passage de la frontière terrestre.

Des publications sur les réseaux sociaux ont ensuite prétendu que la décision empêchait les autorités espagnoles de pouvoir renvoyer les migrants arrivant sur le territoire espagnol par la mer, laissant entendre qu'ils seraient autorisés à rester dans le pays.

L'équipe de vérification des faits de la DW a examiné comment les allégations se sont propagées et ce que le tribunal a réellement décidé.

Ce qui a circulé sur les réseaux sociaux

Affirmation : "La Cour suprême espagnole a rendu une décision considérée comme l'une des décisions les plus importantes en matière migratoire, interdisant l'expulsion immédiate des migrants irréguliers..."

Cette affirmation a été diffusée en arabe sur Facebook le 13 juillet, qualifiant la décision de "historique". La cellule de fact-checking de la DW a passé en revue des dizaines de publications similaires. Certains des comptes diffusant cette affirmation étaient liés à des pages ayant pour thème la migration, notamment sur des plateformes comme Telegram, où un utilisateur promettait des informations sur les opportunités d'émigration sous le slogan "Vous tenez toutes les chances d'émigrer à l'étranger entre vos mains".

La DW a aussi identifié de nombreux exemples de comptes de petite et moyenne importance partageant des publications qui ont utilisé un texte identique ou presque identique au passage cité précédemment.

DW fact-checking : l'information est trompeuse

La décision de justice de la Cour suprême ne s'applique qu'aux migrants arrivant par la mer et qui n'ont pas franchi de barrière frontalière en chemin/ Cela ne s'applique pas à tous les migrants.

Selon la loi espagnole, les autorités peuvent procéder aux renvois sans ouverture préalable d'une procédure administrative des personnes interceptées lors d'une violation des infrastructures frontalières officielles. Les migrants arrivant par la mer se trouvent dans une situation juridique différente car ils n'ont pas franchi d'installation frontalière. Leurs cas doivent être traitées individuellement, avec des garanties de procédure requises par la loi.

La décision de la Cour suprême limite donc les expulsions immédiates, mais n'accorde pas aux migrants un droit automatique de rester en Espagne.

Elle permet également au gouvernement d'installer des barrières physiques en mer, ce que l'Espagne vient de faire en mettant en place des barrières flottantes. Madrid profite ainsi d'un flou juridique.

Nombre de publications passé en revue par la DW ont cité la décision de justice sans en expliquer la portée juridique. Dans un exemple, un utilisateur de TikTok a déclaré "... cette loi publiée en Espagne interdit de renvoyer quiconque s'il est venu en Espagne en nageant, et il est interdit à la marine de les renvoyer. C'est vrai..."

La vidéo présentait la décision comme une interdiction générale d'expulser un migrant arrivé par la mer. Elle n'a pas mentionné que la décision de la Cour suprême concernait la procédure requise pour une expulsion, et non une interdiction générale de pouvoir renvoyer une personne.

La DW a ainsi constaté que cette interprétation sélective -- mettant en avant la restriction sur les expulsions immédiates tout en omettant le contexte juridique plus large -- s'est produite dans une grande partie des publications examinés.

Les affirmations trompeuses sur les réseaux sociaux peuvent-elles, à elles seules, expliquer ce mouvement vers Ceuta ?

La hausse sans précédent du nombre de traversées a rapidement alimenté la tension politique entre l'Espagne et le Maroc.

Des responsables espagnols, dont le Premier ministre Pedro Sánchez, ont affirmé, le 31 juillet, que des réseaux organisés avaient exploité la situation en diffusant des informations inexactes sur la décision de la Cour suprême. Madrid a également critiqué le Maroc pour ne pas avoir empêché des milliers de personnes d'atteindre la frontière avec Ceuta.

Les autorités marocaines ont rejeté les accusations selon lesquelles elles auraient délibérément permis les traversées et affirment que les informations trompeuses sur les réseaux sociaux ont provoqué ce mouvement de masse.

Selon Lorenzo Piccoli, professeur à l'Institut universitaire européen, la décision de la Cour suprême espagnole a peut-être contribué à encourager certaines personnes à tenter de franchir la frontière, mais elle ne peut pas expliquer à elle seule un mouvement de cette ampleur.

"Même en 2015 et 2016, lorsque jusqu'à un million de personnes sont arrivées en Europe, nous n'avons jamais vu plus de 5 000 ou 6 000 personnes en une seule journée. Ici, on parle de 50 000 à 60 000 individus en une journée", rappelle le professeur.

"Il est très difficile de voir comment cela aurait pu arriver sans une forme de coordination ou sans que les autorités ne laissent faire", estime Lorenzo Piccoli, ajoutant qu'éventuellement le Maroc

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