Ce qui s'est produit au préside occupé de Sebta peut-il être réduit à un simple incident frontalier, traité exclusivement sous l'angle sécuritaire ? Ou constitue-t-il, au contraire, un signal d'alarme social et politique révélant une crise profonde de l'espoir, ainsi que l'incapacité du gouvernement à assumer ses responsabilités dans un moment national aux dimensions régionales et européennes ?
Lors du Conseil régional élargi de l'Union socialiste des forces populaires, tenu à Oujda, Driss Lachguar, Premier secrétaire du parti, a replacé les événements dans leur véritable dimension humaine. Il a présenté ses condoléances aux familles endeuillées et exprimé sa solidarité avec les femmes, les hommes et les enfants qui ont payé de leur vie cette nouvelle tragédie de la migration.
En affirmant que « toute tentative de migration est l'expression d'une véritable souffrance vécue par nos concitoyennes et nos concitoyens», Driss Lachguar a rappelé une vérité essentielle : derrière chaque tentative de départ se trouvent une histoire de détresse, une famille plongée dans l'attente et un jeune qui ne parvient plus à entrevoir sa place dans l'avenir de son propre pays.
Restez informé des derniers gros titres sur WhatsApp | LinkedIn
Le danger ne réside donc pas uniquement dans le nombre des victimes. Il réside surtout dans la transformation progressive du désespoir individuel en sentiment collectif, jusqu'à ce que le départ, malgré ses risques, apparaisse pour une partie de la jeunesse comme une perspective plus accessible que celle de rester, de travailler et de construire son avenir au Maroc.
Responsabilité de l'Etat et démission politique du gouvernement
Driss Lachguar a également posé une question lourde de sens: «Comment peut-on accepter que les Marocains soient contraints de chercher la vérité auprès des chaînes étrangères et des agences internationales, alors que leur gouvernement s'enferme dans un silence de mort ?»
La protection des frontières relève naturellement de la responsabilité de l'Etat et de ses institutions. Mais informer les citoyens, expliquer les circonstances des événements, combattre les rumeurs, publier des données fiables et déterminer les responsabilités constituent des devoirs éminemment politiques.
Sur ce terrain, le gouvernement ne peut ni se réfugier derrière l'action des institutions sécuritaires ni considérer le silence comme une stratégie de communication. Son mutisme crée un vide dangereux. Or, lorsque l'information officielle disparaît, les fausses nouvelles prolifèrent, les images sorties de leur contexte deviennent des vérités supposées et le Maroc se retrouve prisonnier des récits produits à l'étranger.
Une crise nationale ne se gère pas uniquement par des dispositifs de contrôle. Elle exige une présence politique, une parole responsable et une capacité à rendre des comptes. Le silence gouvernemental ne protège ni les institutions ni l'image du pays ; il fragilise la confiance des citoyens et accentue le sentiment d'abandon.
Quand la souffrance humaine devient un carburant électoral
Driss Lachgur a, à juste titre, mis en garde contre l'exploitation de ces événements par l'extrême droite européenne. Celle-ci tente de transformer la souffrance des migrants en instrument électoral et d'alimenter la peur, le rejet et la haine à l'égard des Marocains.
Ainsi, le jeune migrant, qui est d'abord la victime du chômage, de la précarité et de la perte de confiance, se transforme, dans le discours extrémiste, en une prétendue menace contre la sécurité et l'identité européennes.
Cette instrumentalisation nous oblige à dépasser les réponses ponctuelles. Elle exige une action diplomatique, politique et médiatique capable de défendre la réalité marocaine, mais également de déconstruire les discours racistes et les amalgames.
C'est dans ce contexte que la diplomatie partisane menée par l'Union socialiste des forces populaires prend toute son importance. A travers ses relations au sein de l'Internationale socialiste et de l'Alliance progressiste, le parti peut contribuer à défendre l'image du Maroc en tant qu'Etat responsable, partenaire de la paix et acteur de la stabilité régionale.
Le Maroc ne saurait être réduit au rôle de simple gardien des frontières méridionales de l'Europe. Il est un partenaire politique et stratégique qui assume des responsabilités considérables dans la gestion des mouvements migratoires, souvent au prix de lourds coûts humains, sociaux et financiers.
Tétouan et Oujda : deux frontières, une même exigence de justice territoriale
Les jeunes ne fuient pas uniquement la pauvreté. Ils fuient aussi le chômage prolongé, l'inégalité des chances, le recul de l'école publique, la faiblesse des services sociaux, l'emprise de l'argent et des réseaux d'influence, ainsi que le sentiment que la compétence, l'effort et le mérite ne garantissent plus la réussite.
Le fait que Driss Lachguar ait abordé la question migratoire depuis Oujda n'est pas sans signification. La ville a accueilli le Conseil régional élargi de l'Union socialiste des forces populaires, alors qu'elle se trouve elle-même au coeur d'une région frontalière profondément affectée par les choix politiques et les tensions géopolitiques.
Le rapprochement entre Tétouan et Oujda n'est donc pas artificiel. Tétouan est une région frontalière voisine de Sebta occupée et de l'Espagne, tandis qu'Oujda est une région frontalière voisine de l'Algérie.
Certes, la nature des deux frontières est différente. Mais les deux territoires subissent des conséquences économiques et sociales comparables : faiblesse des investissements, recul des échanges, chômage des jeunes, migration des compétences et sentiment de marginalisation territoriale.
Tétouan supporte les pressions humaines et sociales liées aux tentatives de migration vers Sebta. Oujda et l'ensemble de la région de l'Oriental supportent, pour leur part, les conséquences de la fermeture persistante de la frontière maroco-algérienne et de l'interruption des échanges entre deux peuples unis par l'histoire, les liens familiaux et la géographie.
C'est pourquoi le développement des zones frontalières ne doit plus relever de mesures sectorielles ou de réponses conjoncturelles. Il doit devenir une priorité nationale fondée sur l'investissement productif, la création d'emplois, la justice territoriale et la valorisation des atouts locaux.
La frontière ne doit plus être perçue comme une périphérie fragile, condamnée à subir les crises. Elle doit devenir un espace d'investissement, de coopération et de développement.
Pour un partenariat européen fondé sur la coresponsabilité
L'Europe ne peut pas demander au Maroc d'empêcher les départs, de contrôler les frontières et de supporter seul les conséquences sociales de la migration, tout en réduisant son partenariat avec lui aux barrières, aux contrôles et aux opérations de retour.
Une véritable coopération ne se mesure pas uniquement au nombre de tentatives de passage empêchées. Elle se mesure à sa capacité à produire des investissements, à soutenir le développement des régions vulnérables, à ouvrir des voies de mobilité légale et à offrir aux jeunes des perspectives concrètes de formation, d'emploi et d'échange.
La migration ne peut être traitée durablement sans une coresponsabilité européenne. L'Europe doit comprendre que la sécurité de ses frontières commence aussi par la stabilité économique et sociale de ses partenaires du Sud.
Driss Lachguar a ainsi touché au coeur du problème : un pays ne protège pas ses frontières uniquement par les moyens sécuritaires. Il les protège également par la justice sociale, la confiance, la dignité et l'égalité des chances.
Lorsque les jeunes trouveront une école publique de qualité, un emploi digne, des institutions crédibles et des responsables capables de les écouter, Sebta occupée cessera d'apparaître comme une voie de fuite.
Elle retrouvera alors sa véritable place : celle d'une question nationale et de souveraineté, qui ne peut être effacée ni par le fait accompli ni par le silence du temps, et dont le règlement demeure une exigence de l'histoire, de la géographie et de l'avenir des relations entre le Maroc, l'Espagne et l'Europe.