J'ai lu avec beaucoup d'intérêt la tribune récemment publiée par mon ami Michel Ongoundou Loundah sur la maladie mentale et les addictions au Gabon. Je veux le dire avec sincérité : ce texte m'a profondément touché. Il est arrivé à un moment où je commençais à me demander si je ne prêchais pas dans le désert.
Voilà plus de trente ans que je consacre une grande partie de ma vie et de mes modestes revenus à la lutte contre les addictions. Pendant toutes ces années, j'ai parfois eu le sentiment de mener un combat solitaire, dans une relative indifférence, alors même que les ravages de l'alcool, du tabac, des stupéfiants et des autres substances psychoactives deviennent chaque jour plus visibles dans notre société.
La lecture de cette tribune m'a fait un immense bien. Elle m'a rappelé que je n'étais pas seul à voir ce que je vois chaque jour. Que d'autres, en dehors du monde médical, prennent désormais la mesure de cette urgence sanitaire et sociale. Et cela m'a redonné la force de poursuivre ce combat.
Mon engagement contre les addictions ne date pas d'hier. Pendant de nombreuses années, aux côtés de femmes et d'hommes de bonne volonté, tous bénévoles, nous avons mené, dans le cadre de l'association Agir pour le Gabon, d'innombrables campagnes d'information, de sensibilisation et de prévention.
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Nous sommes allés dans les écoles, les lycées, les quartiers, les administrations et les entreprises pour expliquer les dangers des addictions, dialoguer avec les jeunes et accompagner les familles. Nous étions convaincus -- et je le suis toujours -- que la prévention constitue le premier rempart contre ce fléau. Mais le terrain m'a progressivement appris une autre réalité. Informer est indispensable. Sensibiliser est indispensable. Mais cela ne suffit pas. Car derrière chaque campagne de prévention, il y a des femmes et des hommes déjà prisonniers de leur dépendance. Derrière chaque addiction, il y a des familles qui souffrent dans le silence.
C'est cette réalité qui m'a conduit à reprendre mes études afin de me spécialiser en addictologie. Je voulais aller plus loin que la prévention. Je voulais pouvoir offrir une véritable prise en charge médicale à celles et ceux qui en avaient besoin.
Il y a six ans, avec quelques collaborateurs animés par la même conviction et grâce à mes propres ressources, nous avons créé Alia et Zeida, une clinique spécialisée dans le traitement des addictions. Ce fut un engagement personnel, professionnel et profondément humain.
Depuis l'ouverture de cet établissement, j'ai vu défiler des centaines de situations humaines bouleversantes. Des adolescents dont l'avenir semblait déjà compromis. Des jeunes adultes que les addictions avaient coupés de leurs études, de leur travail ou de leur famille.
Des parents arrivant après avoir tout essayé. Des mères en larmes, consumées par la culpabilité et l'impuissance. Des pères désespérés me demandant simplement : Docteur, sauvez mon enfant... Ces visages ne s'effacent jamais. Ils rappellent chaque jour une vérité essentielle : l'addiction n'est pas une faute morale. C'est une maladie. Une maladie complexe, dont le traitement exige du temps, des compétences, de la patience et un accompagnement durable.
Au fil des années, j'ai frappé à de nombreuses portes. J'ai rencontré ou sollicité des responsables publics, des ministres de la Santé, des dirigeants d'institutions. Je ne suis jamais allé demander des subventions pour une structure privée. Ce n'était pas ma démarche. Ma demande était beaucoup plus simple.
Je souhaitais que l'État accepte de prendre en charge, totalement ou partiellement, les soins des personnes souffrant d'addictions, comme il le fait pour d'autres pathologies. Car pourquoi un patient atteint de diabète ou d'insuffisance rénale bénéficierait-il de la solidarité nationale, tandis qu'une personne souffrant d'une addiction en serait privée ?
Dans les deux cas, il s'agit de malades. Dans les deux cas, il s'agit de vies qu'il faut sauver.
Malheureusement, malgré une écoute souvent courtoise, malgré des échanges parfois encourageants, rien n'a véritablement changé. Pendant ce temps, les familles continuent d'affronter seules cette épreuve. Et, dans notre clinique, une réalité me bouleverse chaque jour.
Trop souvent, seuls ceux qui disposent des ressources financières nécessaires peuvent offrir des soins à leurs proches. Les autres repartent.
Combien de mères ai-je vues quitter la clinique en pleurant ? Combien de pères ai-je dû réconforter alors qu'ils savaient ne pas pouvoir financer le traitement de leur enfant ? Ces scènes sont devenues trop fréquentes. Et elles devraient tous nous interpeller.
Pendant trop longtemps, nous avons abordé les addictions sous le seul angle de la répression. Naturellement, les trafiquants doivent être combattus avec fermeté. Mais la personne dépendante n'est pas un délinquant à punir. C'est un malade à soigner.
Les expériences menées dans de nombreux pays le démontrent : aucune société n'a vaincu les addictions uniquement par la répression. Les résultats durables reposent toujours sur quatre piliers : la prévention, le dépistage précoce, la prise en charge thérapeutique et la réinsertion. Le Gabon ne pourra pas faire l'économie de cette approche.
La tribune de Michel Ongoundou Loundah m'a rappelé une vérité simple : lorsque plusieurs voix, venues d'horizons différents, portent le même message, c'est qu'une prise de conscience est peut-être en train de naître.
Je veux croire que ce moment est arrivé. Je n'écris pas ces lignes pour accuser qui que ce soit. Je les écris parce qu'après plus de trente années de terrain, je suis convaincu que notre pays ne peut plus continuer à considérer les addictions comme un sujet secondaire. Derrière chaque personne dépendante, il y a une famille qui souffre.
Derrière chaque famille, il y a une part de notre avenir collectif. Nous avons le devoir d'agir. Et tant que mes forces me le permettront, je continuerai à faire ce que j'ai toujours essayé de faire : prévenir, soigner, accompagner et convaincre. Modestement.