Elle est assise, entourée de ses camarades de classe. Mais elle ne lit pas comme eux. Elle mélange les lettres, saute les mots, perd le fil de son texte. Elle tremble quand le professeur l'interroge, on se moque d'elle. Elle grandit en pensant qu'elle n'est « pas intelligente »...
Des décennies plus tard, quand mon épouse et moi avons découvert que notre fille de 13 ans était dyslexique, quelque chose s'est allumé : « Mon ancienne camarade de classe à l'Immaculée Conception, Marie-C., était certainement atteinte du même trouble, mais non diagnostiquée et non accompagnée. », me dit mon épouse. Ce n'était pas un manque d'intelligence. C'était un manque d'accompagnement : c'est-à-dire un manquement du système éducatif à prendre en charge cette difficulté.
Pourquoi le sujet de l'inclusion scolaire me touche particulièrement ?
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Je suis père d'un fils autiste et porteur d'un « TDAH » (Trouble Déficitaire de l'Attention avec Hyperactivité) et d'une fille dyslexique. Des handicaps dits invisibles. Cette réalité a bouleversé ma vie -- personnellement et professionnellement. Nous avons traversé des moments difficiles, des incompréhensions, des combats quotidiens pour que nos enfants soient vus, reconnus, accompagnés à leur juste valeur. C'est cette expérience qui a radicalement transformé ma vision de l'inclusion.
Aujourd'hui, je publie régulièrement sur LinkedIn des chroniques sur l'autisme et la neuro-atypie -- parce que l'ignorance coûte cher, non seulement aux familles, mais à toute la société. Un enfant non diagnostiqué, mal accompagné, devient un adulte que le système a blessé. Et un adulte blessé dans sa confiance en lui, c'est un talent que la nation a perdu.
Inclusion et handicap : repenser le regard porté sur la différence
L'inclusion scolaire ne se résume pas à l'intégration physique des élèves ; en plus de l'environnement matériel (installer des rampes d'accès par exemple), elle consiste à adapter l'environnement d'apprentissage pour permettre à chaque enfant, quelles que soient ses particularités, de s'épanouir et d'apprendre.
Pour y parvenir, il est essentiel de distinguer les types de handicaps qui touchent nos jeunes. On oppose traditionnellement les handicaps visibles (comme le handicap moteur ou sensoriel évident, nécessitant par exemple un fauteuil roulant ou une canne) aux handicaps invisibles.
Contrairement aux idées reçues, ces derniers constituent la grande majorité des situations de handicap : en France par exemple, on estime que 80 % des handicaps sont invisibles. Ils ne se voient pas au premier coup d'oeil, ce qui les rend d'autant plus insidieux, car ils sont souvent assimilés à de la paresse, de la maladresse ou du désintérêt.
Parmi eux, les troubles « dys » occupent une place centrale et perturbent lourdement la scolarité s'ils ne sont pas dépistés :
- La dyslexie : un trouble spécifique de l'apprentissage de la lecture et de l'orthographe
- La dyspraxie : un trouble de la planification et de la coordination des mouvements volontaires (difficultés à écrire, à se repérer dans l'espace).
- La dysphasie : un trouble du langage oral qui touche l'expression ou la compréhension.
- La dyscalculie : un trouble des apprentissages numériques et du calcul.
À ces troubles s'ajoutent le TDAH (trouble de l'attention avec ou sans hyperactivité), qui caractérise les enfants qui ont du mal à rester concentrés en classe ; et les troubles du spectre de l'autisme (TSA) : c'est un trouble du neurodéveloppement qui se manifeste notamment par une difficulté dans les interactions sociales (difficulté à communiquer avec les autres, hypersensibilité, etc...).
En somme, ne pas identifier et nommer ces troubles, c'est condamner ceux qui en souffrent - enfants et adultes - à l'exclusion silencieuse.
Comprendre la notion de "neurodiversité"
Pour bien comprendre ce que nous devons changer, il faut s'entendre sur un mot, la neurodiversité : c'est-à-dire la diversité des cerveaux et des modes de pensée au sein de l'espèce humaine. Comme je l'explique souvent aux enfants, imaginez le cerveau humain comme une grande boîte de crayons de couleur.
La neurodiversité, c'est tout simplement le fait que tous les cerveaux ne fonctionnent pas de la même manière, exactement comme il existe des crayons de toutes les couleurs (bleu, vert, rouge, jaune). Dans ce grand ensemble, on appelle "neuro-atypiques" les personnes dont le cerveau fonctionne d'une façon un peu différente de la moyenne. C'est le cas, par exemple, des personnes "dys" (dyslexiques, dyspraxiques...) ou des personnes avec un autisme léger ou un TDAH (trouble de l'attention).
Ce ne sont pas des maladies, ce sont juste des manières différentes de voir, de penser et de résoudre les problèmes. Un peu comme si certains avaient un super-pouvoir pour dessiner en 3D, tandis que d'autres apprennent en récitant des poèmes. L'école de demain doit savoir utiliser toutes ces couleurs, car une belle fresque ne se fait pas avec une seule teinte !
Sortir du triptyque réducteur "Apprendre, mémoriser et retranscrire"
Le système d'apprentissage classique a longtemps reposé sur une conception restrictive de l'intelligence : seul compte ce qui se mémorise, se récite ou se retranscrit sur une copie ; Et au final, c'est une note qui décide si l'enfant est « intelligent » ou « bête ».
Mais qu'est-ce que "l'intelligence" ? Est-ce que c'est avoir une bote note à un devoir ? Ou c'est être capable de réfléchir et de résoudre un problème concret ? Les neurosciences ont démontré qu'il n'y a pas une seule, mais plusieurs formes d'intelligence.
Or, l'école ne sollicite et ne valorise qu'une partie des formes d'intelligences identifiés chez l'être humain. Autrement dit, l'approche classique de l'apprentissage - sans s'en rendre compte - ignore une partie des enfants. C'est pourquoi nombre d'entre eux, pourtant brillants, peuvent se retrouver en échec scolaire. Ce qu'il peut aboutir à des parcours de vie chaotiques (déviances, délinquance).
Comprenons-nous bien : Avoir 20/20 est évidement louable et à féliciter ; mais cela ne garantit pas la capacité d'un jeune à résoudre les problèmes complexes de notre pays. À l'inverse, l'étiquette d'« échec scolaire » a trop souvent servi de couperet pour des esprits brillants qui ne s'épanouissaient simplement pas dans le cursus classique.
Un exemple vécu : celui de ma fille
Il y a quelques temps, alors que ma fille de 15 ans, dyslexique, est catégorisée par son collège « élève en difficulté », elle effectue un stage découverte d'une journée dans un restaurant d'entreprise. A la fin de la journée, le verdict du responsable du restaurant tombe... et il est sans appel : « Elle a été concentrée et appliquée tout le temps ; Elle écoute, elle comprend vite les consignes, elle pose les bonnes questions. Elle est minutieuse. Elle m'a préparé 90 desserts, elle a dressé 50 couverts et géré la caisse toute seule en plein rush de midi... Franchement, pour son âge, j'ai été très surpris, bravo ! Du coup, je lui ai dit que si elle le souhaite, je la prends en alternance l'année prochaine, avec grand plaisir... ».
Voici donc une élève en « échec » aux yeux du système scolaire, qui, en une journée a prouvé sa valeur en entreprise, face à des situations concrètes : capacité d'observation, d'écoute, d'adaptation, de compréhension de process complexes ; capacité à agir sous pression et à délivrer un service de qualité.
Des compétences comportementales (des "soft skills") essentielles en situation réelle de travail. Et alors que ses notes étaient en baisse en classe - ce qui tendait à la démoraliser - ses résultats et les mots d'encouragement de son maître de stage lui ont redonné confiance en elle.
Voilà le véritable défi de nos éducateurs et futurs éducateurs : déceler le talent unique de chaque jeune, quel que soit son profil, pour le guider vers l'excellence. C'est cela, l'inclusion. Et pour y arriver, ils doivent être formés en conséquence.
Dans la seconde partie de ce troisième volet, nous terminerons cette tribune en démontrant comment une véritable politique nationale d'inclusion peut réellement porter une dynamique de performance nationale.