Face à la pire épidémie d'Ebola de l'histoire de la RDC, Africa CDC change de stratégie. Vaccination, traitements, financement et implication des communautés, Jean Kaseya détaille les mesures pour stopper la crise.
DW : À l'issue de cette réunion de haut niveau, êtes-vous optimiste quant à la capacité de la RDC à contenir cette épidémie d'Ebola ?
Jean Kaseya : Les résolutions prises sous le leadership du président Félix Tshisekedi nous permettent d'espérer que cette épidémie pourra être stoppée. Nous avons décidé de recentrer notre stratégie, notamment au niveau des communautés, car c'est là que se joue désormais une grande partie de la réponse. C'est à ce niveau que nous allons concentrer nos efforts.
DW : Depuis le début de l'épidémie, les autorités et les partenaires insistent pourtant sur l'importance d'impliquer les communautés. Pourquoi ce recentrage seulement maintenant ?
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Jean Kaseya : Au départ, nous avons abordé cette épidémie comme les précédentes flambées d'Ebola, en pensant qu'elle finirait par s'éteindre selon les schémas habituels. Mais douze semaines après sa déclaration, elle est déjà devenue la pire épidémie d'Ebola jamais connue en RDC.
À un moment donné, il faut savoir évaluer ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. C'est ce que nous avons fait. Cette réévaluation nous a conduits à réorienter notre stratégie autour de plusieurs axes. Le premier consiste à aller davantage vers les villages et à renforcer l'implication des communautés locales. Le deuxième vise à accélérer la recherche sur les vaccins et les traitements, tout en étendant dès maintenant l'utilisation des solutions déjà disponibles.
Le troisième axe concerne les aspects humanitaires, notamment la rentrée scolaire, afin d'éviter qu'elle ne devienne un facteur supplémentaire de propagation du virus.
Le quatrième porte sur la gratuité des soins. Cette mesure s'imposera à tous. Le gouvernement s'est engagé à prendre en charge la rémunération du personnel de santé, public comme privé, à verser des primes et à assurer le fonctionnement des structures sanitaires.
Enfin, le dernier axe concerne la coordination et la traçabilité de la réponse.
DW : Les États-Unis viennent d'annoncer une contribution supplémentaire de 242 millions de dollars. Pourquoi ce soutien arrive-t-il maintenant ? Est-ce lié aux critiques suscitées par l'arrêt de certains financements de l'USAID ?
Jean Kaseya : Il faut rappeler que les États-Unis ont toujours été l'un des principaux partenaires du financement de la santé en Afrique et dans le monde.
Certes, une décision politique a été prise concernant l'USAID et certains financements. Mais dans le même temps, le dialogue n'a jamais cessé. Africa CDC a poursuivi ses échanges avec le gouvernement américain, notamment dans le cadre des discussions sur les accords bilatéraux.
Concernant l'épidémie d'Ebola, ces discussions se poursuivent encore aujourd'hui. Je salue l'engagement du gouvernement américain et j'espère que cette mobilisation encouragera également d'autres gouvernements occidentaux ainsi que les partenaires africains à accroître leur soutien.
DW : Depuis le début de l'épidémie, de nombreuses annonces de financement ont été faites. Comment garantir la traçabilité et l'utilisation effective de ces fonds ?
Jean Kaseya : Au niveau continental, les chefs d'État ont confié à Africa CDC le mandat de coordonner la réponse aux urgences sanitaires.
Dans cette crise, nous travaillons en étroite collaboration avec les gouvernements concernés et avec l'Organisation mondiale de la santé. Ensemble, nous avons élaboré un plan initial de plus de 520 millions de dollars, décliné ensuite dans les plans nationaux.
Ce plan a notamment contribué à mettre fin à l'épidémie en Ouganda. Pour la RDC, les besoins étaient estimés à 242 millions de dollars et nous avons réussi à mobiliser pratiquement le double de cette somme.
Avec la réorientation stratégique décidée aujourd'hui, un nouveau plan sera élaboré afin d'atteindre plus rapidement les résultats attendus. Ce qui est encourageant, c'est que les partenaires ne se contentent pas d'annoncer des financements : à ce stade, près de 60 % des montants annoncés ont déjà été décaissés.
DW : Vous évoquez aussi le paiement des primes au personnel de santé. Pourtant, des soignants manifestaient encore récemment à Bunia pour réclamer leurs salaires. Comment expliquez-vous cette situation ?
Jean Kaseya :Selon les informations fournies par le ministre de la Santé, le problème n'est pas un manque de ressources financières. Les fonds existent et sont disponibles.
La difficulté se situe davantage au niveau de l'identification des bénéficiaires. Le ministre nous a donné l'exemple d'une structure de santé où une première liste d'une vingtaine de professionnels avait été soumise pour paiement. Après le versement, une nouvelle liste de plus de 200 personnes a été transmise au motif que certains noms avaient été oubliés. Ce genre de situation peut révéler des tentatives de fraude et il n'est pas possible de l'accepter.
La meilleure réponse est la digitalisation. Le gouvernement mène actuellement un travail d'identification et d'enregistrement du personnel afin de distinguer les véritables professionnels de santé des personnes indûment inscrites sur les listes.
Africa CDC soutient fortement ce processus, aux côtés d'autres partenaires. Nous pensons que, dans les prochaines semaines, une liste fiable sera disponible et permettra d'assurer des paiements réguliers et transparents.
DW : Vous avez également parlé des vaccins et des traitements. Où en est aujourd'hui la recherche ? Peut-on espérer des avancées dans les prochains mois ?
Jean Kaseya : Les données scientifiques actuellement disponibles sont très encourageantes. Elles montrent que les personnes ayant reçu le vaccin contre la souche Zaïre et qui ont ensuite contracté le virus Bundibugyo ne décèdent pas. Jusqu'à présent, aucune mortalité n'a été observée parmi ces personnes vaccinées. Lorsqu'elles développent la maladie, elles présentent généralement des formes beaucoup plus bénignes que les personnes non vaccinées.
C'est pourquoi il a été décidé d'étendre immédiatement la vaccination avec le vaccin Zaïre à l'ensemble des zones concernées. Nous allons mobiliser tous les moyens nécessaires pour assurer la disponibilité de ces vaccins.
Concernant les traitements, les résultats sont également prometteurs. Les données montrent que leur administration réduit sensiblement la mortalité.
L'exemple de l'Ouganda est révélateur : le taux de mortalité y était d'environ 10 %, alors qu'il atteint aujourd'hui près de 45 % en RDC, ce qui reste beaucoup trop élevé.
Nous avons donc décidé d'élargir l'accès à ces traitements dans toutes les zones touchées, afin d'améliorer la prise en charge des patients et de réduire le nombre de décès.