Elle n'a aucun souvenir de son père. Elle ne connaît pas le son de sa voix. Elle ne se rappelle aucun moment de tendresse. Sa mémoire a laissé glisser dans l'oubli celui qu'il était. Pourtant, son absence est un gouffre béant que seules les images en mouvement semblent pouvoir, en partie, colmater.
Présenté au Festival international du film d'Amman et déjà couronné dans plusieurs rendez-vous internationaux, «My Father and Kadhafi» est un documentaire qui dépasse largement le récit d'une disparition politique. Jihan Kikhia ne filme pas seulement l'histoire d'un opposant au régime de Mouammar Kadhafi. Elle entreprend une quête plus intime : celle d'une fille qui tente de reconstruire le portrait d'un père dont il ne lui reste presque rien.
À six ans, Jihan voit son père partir pour Le Caire. Il n'en reviendra jamais. Mansur Rashid Kikhia, ancien ministre des Affaires étrangères, représentant de la Libye aux Nations unies puis figure majeure de l'opposition pacifique, est enlevé en 1993 de son hôtel. Sa disparition s'inscrit dans une époque où les enlèvements, les disparitions forcées et les assassinats politiques faisaient partie de l'arsenal d'un régime devenu toujours plus violent et totalitaire. Pendant près de vingt ans, une question hante sa famille : où est-il ?
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Mais le film refuse de se laisser enfermer dans le seul récit historique. Jihan K. ne semble pas avoir choisi le cinéma comme un métier, mais comme un outil. Un outil pour mener sa recherche, assembler les bribes d'une histoire éclatée, retrouver les traces d'un père absent, d'une famille suspendue dans l'attente et d'une Libye qu'elle connaît davantage par les récits, les archives et les souvenirs des autres que par sa propre expérience. Le film avance comme une fouille. Chaque entretien exhume un souvenir. Chaque photographie ajoute un détail au visage d'un homme que sa fille n'a presque pas connu.
Les images d'archives, les vidéos familiales et les témoignages deviennent les matériaux d'un patient travail de reconstruction. Le montage ne cherche jamais à combler artificiellement le vide. Il accepte les silences, les absences et les zones d'ombre. Car ce sont précisément ces manques qui racontent la disparition. Le documentaire ne cherche finalement pas tant à découvrir où est le père qu'à comprendre qui il était. Les souvenirs des autres deviennent ceux de Jihan. La caméra remplace la mémoire. Le cinéma devient l'espace où peut se construire une relation qui n'a jamais eu le temps d'exister.
Comme l'écrit la réalisatrice, elle fouille dans les souvenirs des autres pour empêcher son père de disparaître une seconde fois. À mesure que le film progresse, le père cesse d'être seulement un homme disparu. Il devient une métaphore de la Libye elle-même. Jihan connaît son pays comme elle connaît son père : à travers des fragments, des archives, des photographies et les récits d'autrui. Tous deux lui échappent. Tous deux sont des territoires blessés qu'elle tente de réhabiter par le cinéma. L'histoire politique n'est jamais un simple décor; elle traverse les existences, façonne les liens familiaux et laisse des cicatrices qui se transmettent de génération en génération.
Au coeur de ce récit se tient pourtant une autre figure, peut-être la plus bouleversante du film : Baha Al Omary. Plus qu'un personnage, elle en est la véritable colonne vertébrale. Cette femme se retrouve seule avec ses enfants lorsque son mari disparaît. Elle refuse de céder à l'effacement. Elle cherche, interpelle, négocie, traverse les frontières, affronte les puissants avec une détermination qui ne se départit jamais de sa dignité. Elle est cette mère totem qui maintient la famille debout alors même que tout semble s'effondrer. Les images tournées en caméra amateur comptent parmi les plus belles du documentaire.
Elles montrent une mère qui, malgré le drame, réussit encore à offrir à ses enfants des moments de joie, de jeu et d'insouciance. Une scène résume à elle seule toute la force du film : les enfants jouent à disparaître grâce à un simple trucage de caméra. Ce qui pourrait n'être qu'un jeu devient soudain bouleversant. Lorsque la disparition devient ludique, c'est que son ombre s'est déjà installée au coeur de l'enfance. Le manque est partout, mais plus encore l'incertitude. Car c'est bien l'incertitude qui constitue la véritable violence du film.
On dit souvent que l'espoir fait vivre. «My Father and Kadhafi» montre aussi combien il peut détruire lorsqu'il s'étire pendant des décennies sans offrir de réponse. Il consume à petit feu ceux qui s'y accrochent. Il suspend le temps, empêche le deuil et condamne les familles à vivre dans un présent immobile. C'est ce feu silencieux qui brûle Jihan depuis l'âge de six ans et qui la conduit, des années plus tard, à prendre une caméra.
La découverte, après la chute du régime, du corps de Mansur Kikhia, conservé pendant des décennies dans un congélateur, constitue l'un des moments les plus saisissants du documentaire. L'horreur est indicible. Pourtant, cette révélation agit comme une délivrance. Non parce qu'elle efface la douleur, mais parce qu'elle met enfin un terme à l'incertitude. Le film traduit ce basculement avec une grande pudeur. Jihan, devenue mère à son tour, semble parvenir à consoler la petite fille qu'elle était. Dans l'un des derniers plans, l'enfant regarde la caméra droit dans les yeux, tandis que l'adulte se tient auprès de sa mère.
Trois générations réunies dans une même image, comme si le cinéma avait enfin réussi à réconcilier les fragments dispersés d'une histoire familiale. Le débat qui a suivi la projection a prolongé cette émotion. Si la réalisatrice était absente, sa mère, Baha Al Omary, était présente dans la salle. Son arrivée donnait le sentiment qu'elle sortait directement de l'écran. Sa parole prolongeait celle du film : la même fougue, la même force tranquille, le même calme. En l'écoutant, on comprenait que «My Father and Kadhafi» n'est pas seulement le récit d'une disparition.
C'est celui d'une femme qui a refusé, pendant près de vingt ans, de cesser de poser une question aussi simple que vertigineuse : «Où est mon mari ? » Avec ce premier long métrage, Jihan Kikhia signe une oeuvre où l'intime rejoint le politique sans jamais l'écraser. Son film ne ressuscite pas les disparus. Il accomplit peut-être un geste plus précieux encore: empêcher que leur mémoire disparaisse avec eux.