Cameroun: Marie-Roger Biloa, ou l'art de réveiller une nation

C'est une sortie très courageuse de la journaliste qui tranche nettement avec tous ces « panafricains Camerounais », plus prompts à voir la petite toux des autres pays africains que le cancer de leur propre pays. Marie-Roger Biloa, puisque c'est d'elle qu'il sagit a commis peut-être l'un de ses éditoriaux politiques les plus engagés qui réclame la fin d'un régime.

Disons ici, tout simplement qu'il y a des journalistes qui racontent l'actualité. Il y en a d'autres qui, à force de la regarder droit dans les yeux, finissent par devenir eux-mêmes un morceau de l'histoire qu'ils racontent. Marie-Roger Biloa appartient incontestablement à cette seconde catégorie.

Depuis des décennies, la journaliste, patronne de presse, productrice et animatrice camerounaise, la célèbre journaliste Marie- Roger Biloa,.occupe une place singulière dans le paysage médiatique africain. Son parcours, commencé au sein du groupe Jeune Afrique à Paris, avant de la conduire aux responsabilités de rédactrice en chef puis de directrice de publication d'Africa International, témoigne d'une fidélité rare à une idée : l'Afrique doit pouvoir se raconter elle-même, avec ses contradictions, ses grandeurs, ses blessures et ses ambitions.

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Depuis 1991, à la tête d'Africa International, elle a fait du journalisme bien davantage qu'un métier. Un observatoire. Un espace de confrontation. Une tribune où l'Afrique politique, économique et intellectuelle peut se regarder sans fard. C'est précisément cette tradition que viennent prolonger ce qu'elle appelle, elle-même, "les chroniques d'une transition qui reste à écrire"

Une bourrasque colérique qui vient de loin

Depuis bientôt deux mois que Paul Biya est annoncé absent pour un court séjour selon son entourage, Marie-Roger Biloa a repris du service. Elle ne parle pas du Cameroun comme une observatrice distante. Elle parle d'un pays dont elle connaît les mécanismes, les hommes, les silences et les ressorts psychologiques. Son propos est volontairement brutal. Elle évoque un « pouvoir absent », un pays « acéphale », le poids de quatre décennies de pouvoir de Paul Biya et, surtout, le phénomène qu'elle considère comme le plus inquiétant : l'accoutumance.

C'est probablement là que réside la force de sa chronique.

Au-delà de la polémique sur Paul Biya, c'est l'idée d'une société qui finit par considérer l'anormal comme normal qu'elle attaque. Un pouvoir peut être contesté. Une institution peut être critiquée. Mais lorsqu'une population finit par intégrer l'immobilisme dans son quotidien, le problème devient plus profond : il touche à la relation même entre le citoyen et l'État. Marie-Roger Biloa refuse précisément cette résignation. Son vocabulaire est celui de l'alerte. Ses formules sont parfois cruelles, volontairement provocatrices. Elles ne cherchent pas à anesthésier. Elles cherchent à réveiller.

Et derrière la violence des mots apparaît une conviction : le Cameroun ne peut pas être condamné à confondre stabilité et immobilisme. La journaliste devient alors lanceuse d'alerte politique. Ce qui rend ses chroniques particulièrement intéressantes est leur deuxième mouvement. Marie-Roger Biloa ne se contente pas de décrire ce qu'elle présente comme l'épuisement d'un système. Elle pose immédiatement la question de l'après.

Et c'est là que son propos prend une dimension presque programmatique. « Après-Biya » ne signifie pas simplement, dans son raisonnement, l'après-Paul Biya. Cela signifie l'après-système. L'après-confiscation. L'après-politique des cercles fermés.

Sa deuxième chronique est ainsi moins une oraison funèbre qu'une esquisse de refondation

Elle pose cinq exigences : empêcher toute transmission familiale du pouvoir, refuser une simple redistribution des postes entre les mêmes élites, respecter les mécanismes constitutionnels, organiser des élections et exclure de la reconstruction politique ceux qu'elle estime comptables des dérives du système. On peut discuter chacune de ces propositions. On peut contester certaines de ses formulations. Mais il serait difficile de ne pas reconnaître la cohérence de l'interpellation : si le Cameroun doit changer, changer quoi et pour quoi faire ? C'est cette question qui distingue le commentaire politique de la simple dénonciation.

Le mérite de provoquer le débat

Marie-Roger Biloa ne cherche manifestement pas le consensus confortable. Elle provoque. Elle dérange. Elle force ses interlocuteurs à sortir de cette zone grise où, pendant trop longtemps, les responsabilités politiques peuvent se diluer dans les euphémismes. Son style relève de la grande chronique politique : images fortes, phrases courtes, répétitions volontaires, indignation assumée et adresse directe au public.

«Le Cameroun n'est pas un patrimoine», affirme-t-elle en substance lorsqu'elle récuse toute logique dynastique. La formule mérite d'être retenue parce qu'elle dépasse la seule succession présidentielle. Elle pose une question fondamentale de philosophie politique : à qui appartient l'État ? À une famille ? À un parti ? À une génération de dirigeants ? À une caste administrative ? Ou aux citoyens ?

C'est autour de cette interrogation que se construit toute la pensée politique de ses chroniques.

Une femme de médias devenue mémoire vivante du débat africain Il serait toutefois réducteur de lire Marie-Roger Biloa uniquement à travers ses prises de position actuelles.

Son itinéraire explique en partie cette liberté de ton. Africa International, les magazines Ici-Les Gens du Cameroun et Ici-Les Gens du Gabon, la production audiovisuelle, les documentaires, les plateaux de télévision : son parcours traverse plusieurs générations de médias africains. À cela s'ajoute son engagement dans les réseaux de réflexion et d'influence, notamment à travers le Club Millenium à Paris, qu'elle préside, ainsi que ses activités autour des politiques publiques, de l'intelligence économique et des relations internationales entre l'Afrique et le reste du monde.

Cette trajectoire donne à sa parole une épaisseur particulière. Elle connaît les politiques, mais aussi les entrepreneurs. Les diplomates, mais aussi les intellectuels. Les décideurs, mais également les journalistes et les acteurs de la société civile. Elle évolue dans cet espace devenu essentiel où se rencontrent médias, pouvoir, économie et diplomatie. Une chroniqueuse qui transforme l'indignation en question nationale

La véritable singularité de Marie-Roger Biloa est peut-être là : elle ne veut pas simplement être entendue. Elle veut provoquer une conversation nationale. Dans ses chroniques, le Cameroun apparaît comme un pays placé devant une question historique : comment sortir d'un système politique sans reproduire ses mécanismes ? La question est redoutable. Car une alternance peut parfaitement changer les hommes sans changer les pratiques. Un nouveau visage peut conserver les vieux réflexes. Une nouvelle majorité peut reproduire les anciennes exclusions. Une transition peut devenir une simple opération de recyclage des élites.

C'est précisément contre ce risque qu'elle construit son plaidoyer. Son idée de «transition» ne doit donc pas être comprise seulement comme une période intermédiaire entre deux présidences. Elle est présentée comme un moment de refondation institutionnelle, politique et morale.

Voilà pourquoi ses chroniques dépassent la personne de Paul Biya. Elles posent la question du Cameroun qui viendra après lui. Une voix africaine qui refuse la diplomatie du silence

Marie-Roger Biloa appartient à cette génération de journalistes africains qui ont compris très tôt que l'indépendance politique ne pouvait avoir de sens sans indépendance intellectuelle.

Son journalisme n'est pas celui de la neutralité aseptisée. Il assume la contradiction, la critique et parfois même l'outrance stylistique. Cette liberté a un prix. Elle expose. Elle dérange les pouvoirs.

Elle divise les opinions. Mais elle est aussi l'une des conditions de la vitalité démocratique.

À l'heure où les réseaux sociaux ont démultiplié la parole publique tout en brouillant parfois la frontière entre information, propagande et opinion, la longévité de Marie-Roger Biloa rappelle une chose essentielle : la liberté de ton n'a de valeur que lorsqu'elle s'appuie sur une expérience, une connaissance des dossiers et une véritable culture du débat. C'est ce qui donne à ses chroniques leur force particulière.

Marie-Roger Biloa, ou l'art de réveiller une nation

On peut trouver ses mots excessifs. On peut discuter ses diagnostics. On peut récuser certaines de ses conclusions. Mais il serait difficile de lui reprocher de ne pas poser les questions que beaucoup préfèrent contourner.

Que devient un État lorsque le pouvoir s'installe dans la durée au point de devenir presque indissociable de son titulaire?

Que devient une société lorsque l'attente devient une culture politique ? Que vaut une succession si elle ne produit qu'une reproduction ?

Et surtout : que signifie reconstruire un pays après plusieurs décennies de continuité politique ?

Marie-Roger Biloa ne prétend pas avoir toutes les réponses. Elle fait quelque chose de plus précieux pour une journaliste : elle oblige à poser les questions. C'est peut-être cela, au fond, le sens de son engagement.

Après avoir consacré une grande partie de sa vie à donner à l'Afrique des espaces pour parler d'elle-même, elle choisit aujourd'hui de parler du Cameroun avec une liberté qui tranche avec les prudences ordinaires. Elle ne demande pas au pays de se rendormir. Elle lui demande de regarder son histoire en face. Et, surtout, de préparer demain.

Dans le tumulte politique camerounais, sa voix peut déranger. Elle peut même irriter.

Mais une démocratie qui ne supporte plus les voix qui dérangent n'est déjà plus tout à fait une démocratie. Marie-Roger Biloa, elle, a choisi de continuer à parler. Et, depuis plus de trente ans, c'est probablement sa manière la plus constante de faire du journalisme : refuser le silence lorsque l'histoire commence à parler trop fort.

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