Faites vos jeux, rien ne va plus, rouge, impair et manque ! Hélas nous ne sommes pas dans un casino où, avec des jetons en plastique, des parieurs noctambules tentent la chance de la fortune sur des tables à roulotte. Nous sommes en République démocratique du Congo (RDC), en plein drame d'une épidémie meurtrière. S'y joue des vies humaines, la viabilité d'un système national de santé, la crédibilité d'un gouvernement et d'une des plus importantes agences des Nations unies, l'OMS. Et malheureusement, rien ne va plus ou plutôt, tout va de charybde en scylla.
En effet, 17e du genre à frapper la RDC, l'actuelle épidémie d'Ébola a déjà fait plus de 1850 morts sur au moins 4000 malades déclarés. Sur ces 4000 victimes le 1/3 est constitué d' enfants et au moins 300 d'entre eux sont déjà décédés. De quoi donner le tournis au gouvernement de Kinsasha qui n'est pas le seul à voir rouge. Jusqu'à Washington, au siège de l'OMS, cette nouvelle épidémie donne des insomnies, notamment à son directeur, l'Ethiopien, Tedros A. Ghebreyesus. Mercredi dernier, il était à Kinshasa où il a renouvelé son appel, urbi et orbi, aux autorités congolaises et au monde, sur le grave danger que constitue cette épidémie d'Ébola.
De fait, avant d'arriver en RDC où lui et une équipe bien fournie de l'OMS ont vite été reçus par le président Félix Tshisekedi, il avait alerté sur ce que "cette épidémie a une longueur d'avance sur nous". Qui est ce "nous" en retard sur cette maladie qui va jusqu'à éclipser les drames humanitaires induits de la guerre civile : les millions de déplacés internes, leur précarité alimentaire, sanitaire, d'habitat, etc.
Suivez-nous sur WhatsApp | LinkedIn pour les derniers titres
C'est enfoncer une porte ouverte que de soutenir que le directeur de l'OMS indexe le système de santé de la RDC et le gouvernement Tshisekedi parmi les retardateurs dans la lutte contre l'épidémie. Retard dans l'équipement spécifique des centres de santé, dans les diagnostics des cas suspects, la prise en charges des malades, et le traitement salarial du personnel soignant. Cela fait beaucoup de retards quand on sait que des aides budgétaires spéciales, des subventions, des dons sont venus de l'OMS, de banques, d'ONG et de pays partenaires de la RDC.
C'est vrai qu'entre les promesses, les annonces d'aide et les décaissements réels, il y a des délais pas toujours raisonnables. C'est pourquoi la bureaucratie institutionnelle et les conditionnalités contraignantes pour le décaissement des organismes de financements sont aussi comptables de ce retard dans la réaction nationale et internationale contre cette épidémie d'Ébola que dénonce Tedros Ghebreyesus.
On peut citer les États-Unis qui ont annoncé plus de 512 millions de dollars US d'aide directe que le Département d'État devrait verser à la RDC ; l'Union africaine lors de réunions de haut niveau a reçu des promesses de financement de 910 millions de dollars US pour lutter contre l'épidémie en RDC et ailleurs sur le continent; la Banque africaine de développement a annoncé débloquer 13 millions de dollars pour lutter contre cette épidémie dont 11 spécialement pour la RDC; le Fond mondial a également annoncé plusieurs millions de dollars d'investissement dont des équipements et des infrastructures en RDC.
Au total c'est plus d'un milliard et demie de dollars que la communauté internationale est sensée pouvoir mobiliser pour vaincre la 17e épidémie d'Ébola en RDC. Mais à ce jeu d'annonce et de chiffres, il y a beaucoup d'impairs et de manques si bien que c'est la maladie qui gagne du terrain. Et, au risque de contredire le directeur de l'OMS et le ministre de la Santé du Congo qui parle d'une ''épidémie contenue", ce n'est pas qu'une longueur d'avance, c'est plutôt plusieurs handicaps qui font des largesses à la propagation de l'épidémie. De quoi faire peur au-delà du l'Ituri, foyer initial de la maladie, à l'est du pays
En effet, depuis le 5 août dernier, il y a une grande inquiétude à Kinshasa la capitale, pourtant située à l'autre bout occidental du pays, à plus de 2000 km de Bounia, ville épicentre de l'épidémie. La raison, une alerte venue d'une baleinière, une embarcation avec ses 200 passagers venant du nord de la RDC à destination de Kinsasha. En efet, un des passagers qui avait débarqué du bateau des heures plus tôt, est décédé par suite de fièvre et de diarrhée. De quoi suspecter une infection au virus Ébola et la mise en quarantaine du Yinfeng 2, le bateau en question, à 65 km de Kinsasha, sa destination initiale.
Une hirondelle ne fait pas le printemps mais ce cas rare où la surveillance épidémiologique est activée mérite d'être souligné. Actuellement, un laboratoire mobile est déployé près du lieu où le Yinfeng 2 a été intercepté. Une équipe médicale pluridisciplinaire ausculte tous les passagers pour s'assurer qu'ils ne sont pas infectés par le virus d'Ébola. Kinshasa n'est pas Bounia.
De fait, si d'aventure Ébola a pignon sur rue dans cette mégapole de plus de 17 millions d'habitants, c'est toute l'Afrique centrale, voire subsaharienne qui serait plus que jamais exposée. A Dieu ne plaise, même si les rumeurs les plus folles continuent d'inquiéter les Kinois sur des morts suspectes, l'hygiène des centres de santé, la compétence du personnel soignant et l'efficacité des traitements administrés aux malades. On comprend alors les appels au calme des autorités congolaises avec cette alerte et cette interception du Yinfeng2.
Ce bateau n'arrivera pas de si tôt à destination mais la peur de l'épidemie l'y a largement devancer. Elle se nourrit des incertitudes sur cette nouvelle souche du virus, le Bundibugyo ; de la guerre civile ; de l'ignorance de la majorité de la population, des croyances mystiques et des thèses complotistes qui la rendent imperméable à la sensibilisation et la font déserter les centres de santé. De quoi en ajouter aux alertes et aux inquiétudes sur cette 17e épidémie d'Ébola en RDC. Détectée à Bounia, le 15 mai 2026, elle menace aujourd'hui Kinshasa et n'est pas près de s'arrêter. Jusqu'où ira-t-elle donc ?