Le Maroc peut légitimement être fier de Tanger Med. Ce complexe portuaire est devenu l'un des symboles majeurs de la transformation économique du Royaume. Il a renforcé la place du Maroc dans les chaînes industrielles mondiales, attiré des investissements importants et fait du nord du pays une plateforme stratégique entre l'Afrique, l'Europe et les marchés internationaux.
Mais cette réussite nationale soulève une interrogation fondamentale: comment un territoire qui accueille une infrastructure de dimension mondiale peut-il rester marqué par la fragilité des services publics, la dispersion de l'habitat et la faiblesse des retombées directes sur sa population ?
Le paradoxe de Fahs-Anjra tient à la coexistence de deux réalités. D'un côté, un port capable de mobiliser rapidement le foncier, de délivrer les autorisations et d'aménager des zones industrielles. De l'autre, des villages où l'accès à l'école, aux soins, au transport public, à l'eau ou à l'assainissement reste difficile.
La question n'est donc pas de contester le succès de Tanger Med, mais de comprendre pourquoi l'efficacité économique n'a pas produit une efficacité sociale et territoriale comparable.
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Une province rurale au coeur de la mondialisation
Fahs-Anjra demeure une province très largement rurale. Selon le recensement de 2024, elle compte près de 100 789 habitants, dont plus de 97.000 vivent en milieu rural. Pourtant, elle abrite Tanger Med, l'usine Renault de Melloussa, Tanger Automotive City, ainsi qu'un ensemble d'activités industrielles, logistiques et énergétiques à forte valeur ajoutée.
En 2025, le port a traité plus de 11,1 millions de conteneurs et près de 161 millions de tonnes de marchandises. Les entreprises implantées dans la province représenteraient plus de 41.000 emplois permanents. Ces chiffres illustrent une puissance économique incontestable, mais ne mesurent pas son impact réel sur la population locale.
Combien de jeunes de Fahs-Anjra bénéficient de ces emplois? Combien accèdent à des postes qualifiés ou de responsabilité? Quelle est la qualité de leurs contrats?
La justice territoriale ne consiste pas à instaurer une préférence locale automatique. Elle exige que les habitants disposent des formations leur permettant de concourir équitablement. Un observatoire provincial de l'emploi devrait publier des données transparentes sur les recrutements, les qualifications, la place des femmes et l'adéquation entre formation et besoins industriels.
Des prérogatives fortes, mais un contrat territorial faible
L'Agence Tanger Med dispose de prérogatives importantes en matière de foncier, d'urbanisme, d'autorisations et de gestion des zones économiques. Ces pouvoirs ont permis d'accélérer les investissements et de réduire les lenteurs administratives.
Mais cette capacité d'action devrait aussi inspirer les politiques sociales. Pourquoi peut-on aménager une zone industrielle dans des délais précis, mais pas une route rurale, un centre de santé, une école ou un réseau de transport régulier ?
Il ne s'agit pas de transformer l'Agence en substitut de l'Etat, mais d'établir un contrat territorial entre l'Etat, la région, la province, les communes, l'Agence et les investisseurs. Ce contrat devrait fixer les engagements, les budgets, les délais et les indicateurs publics d'évaluation.
Les initiatives ponctuelles ne remplacent pas une politique intégrée. La population doit devenir un partenaire légitime de la richesse produite.
Une province encore administrée depuis l'extérieur
Le maintien du siège de la province de Fahs-Anjra à Tanger symbolise ce déficit de proximité. Comment parler d'administration territoriale lorsque le centre de décision reste hors du territoire administré ?
Installer le siège de la province et les services extérieurs de l'Etat au sein de Fahs-Anjra rapprocherait l'administration des habitants.
Cette question rejoint celle de la dispersion des douars. Il aurait fallu développer des centres ruraux regroupant écoles, collèges, centres de santé, administrations, équipements sportifs, marchés et services sociaux, reliés aux villages par des routes et des transports réguliers.
Comment a-t-on pu planifier un port et des zones industrielles selon les standards internationaux sans parvenir, avec la même efficacité, à aménager des centres ruraux capables d'améliorer la vie quotidienne des habitants ?
La dispersion de l'habitat augmente le coût des infrastructures et rend plus difficile l'accès aux services. Elle ne peut cependant justifier l'inaction. Elle impose, au contraire, une politique territoriale adaptée, fondée sur la création de pôles de proximité et l'amélioration des connexions entre les douars.
Le développement local n'est pas une faveur
Fahs-Anjra a supporté le coût de la transformation économique : pression sur le foncier, hausse des prix, circulation intense des poids lourds et pression sur l'environnement et les infrastructures.
Le développement local n'est donc pas une oeuvre de bienfaisance. Il constitue un droit pour un territoire qui a offert son espace, ses ressources et sa position stratégique à un projet national.
La province ne peut rester un simple couloir de circulation des marchandises, des véhicules et des investissements. Elle doit devenir un territoire de vie, d'emploi, de services publics et de dignité.
Cette évolution suppose également une meilleure gouvernance locale. La faiblesse des ressources de certaines communes n'explique pas tout. Il faut aussi interroger la capacité des élus à planifier, à négocier avec les grandes institutions économiques et à défendre les intérêts collectifs.
Elections de 2026 : choisir des représentants capables de négocier
A l'approche des élections de 2026, le choix des représentants devient central. La province a besoin d'élus compétents et intègres, capables de comprendre l'économie portuaire et industrielle, de négocier avec les institutions et de défendre des projets structurants.
Lorsque le vote est détourné par l'argent, l'influence ou l'exploitation de la précarité, le citoyen perd une partie de son pouvoir. L'élu devient alors redevable aux réseaux qui l'ont soutenu plutôt qu'aux habitants qu'il doit représenter.
Tanger Med a réussi à relier le Maroc au monde. Le défi est désormais de relier la richesse à la justice, l'investissement à la dignité et la performance économique au développement humain.
La question n'est plus de savoir ce que Fahs-Anjra a donné à Tanger Med. Elle a déjà beaucoup donné. La véritable question est la suivante : quand ses habitants recevront-ils enfin une part juste, visible et durable du développement qu'ils ont contribué à créer ?