Maroc: Le pays et sa météorologie à deux vitesses - Le thermomètre change d'avis, les horaires de travail ont du mal à suivre

Il existe au Maroc une météorologie à deux vitesses, qui n'a que très accessoirement à voir avec les degrés Celsius. Que le thermomètre affiche 45 ou 47°C importe finalement assez peu ; ce qui mérite qu'on s'y attarde, c'est la question, nettement plus indiscrète, de savoir qui a le luxe de trouver cela insupportable depuis un canapé.

Le soleil marocain, il faut lui reconnaître cette rigueur républicaine, ne fait aucune discrimination. Il tombe avec une parfaite équité sur le cadre en télétravail et sur le maçon perché à huit mètres du sol. C'est ensuite, et ensuite seulement, que l'égalité s'arrête net, comme gênée d'être allée trop loin. L'un ferme ses volets, allume sa climatisation et attend philosophiquement que ça passe. L'autre a un chantier à finir, une commande à livrer, un service qui commence à 14 heures précises et qui n'a jamais entendu parler de flexibilité climatique. La chaleur est parfaitement démocratique. La possibilité d'y échapper, elle, a manifestement raté le mémo.

C'est là que se niche le vrai sujet de l'été : la climatisation est devenue un marqueur de classe plus révélateur que bien des indicateurs savamment débattus dans les colloques, et infiniment moins coûteux à mesurer. Il suffit de regarder qui transpire.

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Entre midi et 17 heures, un pays se scinde en deux

Observez n'importe quelle ville marocaine à l'heure où le mercure caracole vers son sommet. Les rues se clairsèment, les terrasses capitulent, les déplacements se reportent avec une belle unanimité. Puis, vers 22 heures, comme si de rien n'était, le pays ressuscite dans une allégresse générale. Le Maroc a inventé, spontanément et sans qu'aucune circulaire ne s'en mêle, sa propre heure d'été sociale, bien plus efficace au demeurant que n'importe quelle heure d'été officielle.

Sauf que cette bascule vers la nuit suppose un préalable qu'on oublie commodément d'énoncer : pouvoir choisir. Or tout le monde ne choisit pas. Le motard qui livre un repas à 14 heures ne peut pas signaler à son client que le mercure lui paraît, ce jour-là, excessif à titre personnel. L'adresse reste l'adresse, l'heure reste l'heure, et le bitume ne négocie jamais rien avec personne.

Ajoutons à cette cohorte les ferrailleurs qui affrontent, en plus du soleil, la chaleur restituée par le béton et le métal, comme si l'astre du jour avait besoin de complices, les ouvriers agricoles pour qui la sécheresse vient poliment s'ajouter à la liste des désagréments, et cette armée que les villes ont pris la douce habitude de ne plus regarder : gardiens, vendeurs ambulants, agents d'entretien, travailleurs de l'informel. Pour eux tous, la journée officielle continue de ressembler, avec une constance toute administrative, à celle d'un mois d'avril tranquille. Le thermomètre a changé d'avis ; l'horaire, lui, n'a jamais eu ce genre de courage.

Deux étés sous un même ciel

Il y a celui qui peut dire, avec la légèreté de qui possède son emploi du temps en toute propriété : «Je sortirai ce soir». Et il y a celui dont le service commence à 14 heures et qui, sur ce point précis, n'a jamais été consulté. Celui qui télétravaille et celui qui pose des briques ne connaissent pas le même été, quand bien même ils partageraient, au degré près, la même colonne de mercure. Celui qui commande son déjeuner depuis un bureau climatisé et celui qui le lui apporte à moto subissent la même température extérieure, mais on aurait mauvaise grâce à prétendre qu'il s'agit de la même canicule.

Le revenu compte, cela va sans dire. Le logement aussi, le moyen de transport également : la différence entre une voiture climatisée et un scooter en plein soleil se mesure sans le moindre instrument scientifique. Mais un privilège plus discret, et donc plus commode à ignorer, s'ajoute à cette liste : celui de pouvoir choisir l'heure à laquelle on consent à s'exposer. Ce privilège-là ne figure sur aucune fiche de paie, ce qui explique sans doute pourquoi personne n'a jamais songé à le taxer.

Le corps ne connaît pas de convention collective

La vraie question n'est pas météorologique, elle est physiologique, et le corps humain, contrairement aux administrations, n'a jamais eu la patience d'attendre un texte réglementaire pour se manifester. Plus la température grimpe, plus l'organisme doit lutter pour maintenir son équilibre thermique, sans grève ni préavis. Ajoutez l'effort physique, l'exposition directe, l'absence d'ombre et une hydratation insuffisante, et la journée ordinaire cesse, mécaniquement, de l'être.

Pour le salarié en open space climatisé, la canicule se résume parfois aux quelques mètres héroïques séparant le parking du hall d'entrée. Pour l'ouvrier qui travaille dehors, elle dure huit heures pleines, souvent davantage. Cette asymétrie n'a rien de secret ; elle demeure pourtant remarquablement absente de notre organisation collective du travail, comme si les horaires officiels restaient calibrés sur une température constante de 24°C, fixée on ne sait trop où, peut-être à Genève, dans un bureau tempéré où l'on rédige des normes internationales sur le travail en extérieur sans jamais avoir porté un sac de ciment sous le soleil d'Errachidia en plein mois d'août.

Faut-il vraiment un rapport pour comprendre l'évidence ?

Adapter certains horaires aux pics de chaleur ne reviendrait pas à décréter la sieste nationale obligatoire dès que le thermomètre dépasse 40°C. Il s'agirait plutôt de regarder différemment les métiers les plus exposés : commencer plus tôt lorsque c'est possible, éviter les tâches les plus pénibles au coeur de l'après-midi, garantir l'accès à l'eau et à l'ombre, multiplier les pauses pendant les épisodes extrêmes. Rien qui relève du confort plutôt que du simple bon sens organisationnel, cette qualité si rare qu'on la croirait volontiers importée.

L'agriculture marocaine pratique cette sagesse depuis des générations, sans avoir eu besoin du moindre bulletin d'alerte pour comprendre qu'un champ se travaille mieux à l'aube qu'à 15 heures sous 45°C. Pourquoi cette évidence paysanne peinerait-elle tant à s'exporter vers d'autres secteurs, comme si elle avait besoin d'un visa ?

Quand le thermomètre devient un instrument de mesure sociale

Le Maroc connaît la chaleur depuis toujours, la sécheresse depuis plus longtemps encore. Mais la répétition des épisodes extrêmes oblige à sortir de la seule logique de l'exception météorologique, celle qui se contente d'un communiqué et d'un conseil d'hydratation prodigué avec la même sollicitude que pour un rhume. L'adaptation climatique ne se jouera pas uniquement dans les barrages et les stations de dessalement ; elle se jouera aussi sur un chantier à 14 heures, derrière un guidon de scooter, dans un champ, devant la porte d'un immeuble.

A 47°C, la question n'est donc plus de savoir ce qu'indique le thermomètre. Elle est de savoir qui a les moyens d'attendre patiemment qu'il redescende. Entre midi et 17 heures, certains ferment les volets et repoussent leur sortie; d'autres travaillent, tout simplement, parce qu'on ne leur a jamais proposé d'alternative. C'est exactement à cet endroit, et nulle part ailleurs, que la canicule cesse d'être un bulletin météo pour devenir ce qu'elle a toujours été sans qu'on ose vraiment le formuler : une question sociale.

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