Maroc: Oued Eddahab, ou l'art de métamorphoser l'océan

Du 14 août 1979 à Dakhla de 2026, le sud marocain n'est plus seulement une histoire de territoire : C'est aujourd'hui un projet économique grandiose qui se concrétise

Le 14 août s'est construit autour d'un événement présenté comme la confirmation des liens historiques entre les populations d'Oued Eddahab et la Monarchie. Mais une souveraineté ne se mesure pas qu'aux frontières et aux cérémonies. Elle se mesure aux infrastructures, aux investissements, aux emplois, à la capacité d'un territoire à offrir des perspectives à ses habitants.

Ce vendredi donc, le Maroc commémorera le 47e anniversaire de la récupération d'Oued Eddahab, lorsqu'après le retrait mauritanien, les représentants des tribus sahraouies étaient venus à Rabat renouveler leur allégeance à SM le Roi Hassan II. Quarante-sept ans plus tard, l'essentiel est ailleurs dans ce que le Royaume en a fait. Entre Dakhla de 1979 et celle de 2026, il y a presque un changement de géographie.

Longtemps ville du bout du pays, elle est devenue l'un des laboratoires de la stratégie économique et africaine du Maroc, où routes, pêche, tourisme, agriculture, dessalement, énergies renouvelables et infrastructures portuaires dessinent une autre ambition. Là où la carte semblait s'achever, Rabat entend désormais faire commencer l'Afrique.

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Dakhla, capitale dans la foulée de projets déjà engagés, visibles et structurants

Dakhla porte aujourd'hui un fardeau singulier : celui d'être la vitrine d'un pays qui a décidé, un jour de 2015, que le Sud ne serait plus une périphérie mais une façade. Le nouveau modèle de développement des provinces du Sud, lancé le 6 novembre de cette année-là, a posé les linéaments d'une ambition qui, dix ans plus tard, prend enfin des formes tangibles, quoiqu'encore quelque peu immergées dans le sable et le béton.

La région s'est déjà dotée d'une voie express reliant Tiznit à Dakhla et a entamé la mise en oeuvre de l'Initiative Royale pour l'Atlantique, une diplomatie du bitume qui vaut souvent mieux que bien des discours. En outre, un nouveau schéma directeur d'aménagement urbain de la baie a, par ailleurs, été lancé. La ville elle-même n'échappe pas à cette cure de jouvence : voirie, assainissement, corniches, éclairage public, espaces verts et mise à niveau des façades, tout un lexique de rénovation municipale qui contraste, non sans ironie, avec l'image de bout du monde que Dakhla continue de véhiculer dans l'imaginaire collectif du Nord.

Le port, ou comment déplacer le centre de gravité maritime du Royaume

S'il fallait résumer la mue de Dakhla en un seul chantier, ce serait celui-ci. Le port Dakhla Atlantique, érigé volontairement à distance de l'ancien port pour garantir un tirant d'eau digne de ce nom, avance à un rythme qui contredit toutes les habitudes régionales en matière de grands travaux. Le taux de réalisation, qui plafonnait à 53% au printemps, a déjà franchi la barre des 62% en juin, le pont maritime affichant à lui seul 85% d'avancement.

Conçu, comme Tanger Med avant lui, pour une expansion continue, il ambitionne une capacité de 35 millions de tonnes annuelles et vise à capter la connectivité maritime entre l'Amérique, l'Afrique et l'Europe. On ne bâtit pas un tel outil pour désenclaver une province, on le bâtit pour repositionner un Royaume. Le calendrier, initialement fixé à 2027, a été révisé pour une mise en exploitation prévue fin 2029, l'achèvement des travaux étant désormais attendu pour 2028, ce qui, dans le monde des mégaprojets, tient presque de la ponctualité.

La diplomatie des consulats, ou la reconnaissance qui s'installe pour de bon

Depuis la récupération de 1979, le Maroc n'a jamais cessé de mener sur Oued Eddahab un travail diplomatique de fond, patient, presque artisanal, consistant à convertir des soutiens de principe en présences physiques. Ce travail a connu, ces dernières années, une accélération que peu d'observateurs avaient anticipée, au rythme moyen d'une ouverture consulaire par mois.

Le chiffre, aujourd'hui, force le respect : Dakhla et Laâyoune abritent respectivement 17 et 12 consulats généraux, loin des symboles protocolaires accrochés à des façades. Ces représentations rendent d'importants services administratifs aux communautés étrangères présentes sur place, dont des centaines d'étudiants subsahariens installés à Dakhla, et fonctionnent comme des leviers économiques facilitant les échanges commerciaux et l'attraction d'investissements étrangers.

Ce que Rabat a réussi là relève d'une patience diplomatique rarement saluée à sa juste valeur, fruit d'une politique africaine qui a toujours misé sur l'initiative, la solidarité et l'obligation de passer de la parole à l'action. Le Conseil de sécurité des Nations unies lui-même, sollicité par une diplomatie voisine qui n'a jamais digéré ce mouvement, a fini par trancher que l'ouverture de ces consulats relevait de la seule souveraineté des Etats qui les ouvrent, ce qui, dans le langage feutré du droit international, équivaut à un non-lieu retentissant.

L'hydrogène vert, ou le Sahara qui monnaie à tous vents... son vent

Il y a une élégance certaine à ce qu'une région longtemps réduite, dans les discours étrangers, à son statut de contentieux territorial, devienne l'un des laboratoires les plus courtisés de la transition énergétique mondiale. Dakhla-Oued Eddahab est appelée à figurer parmi les premières sources mondiales de production d'hydrogène vert, portée par des investissements cumulés annoncés à hauteur de 200 milliards de dirhams, entre usines d'ammoniac vert et unités de production dépassant chacune plusieurs dizaines de milliers d'hectares mobilisés.

Le vent du Sahara, qui n'a longtemps servi qu'à ensabler les routes, se retrouve ainsi converti en devise diplomatique. Le port lui-même est pensé pour accompagner cette filière, avec des infrastructures dédiées à l'exportation de carburants propres. On mesure ici tout le chemin parcouru entre une province qu'on défendait et une province qu'on exporte.

L'Afrique par la mer, ou la revanche géographique du Sahel enclavé

Reste la dimension qui donne à ce chantier sa portée véritablement continentale, et qui referme la boucle ouverte par les consulats. Le port de Dakhla est pensé comme une porte offerte aux pays du Sahel privés d'accès maritime, dans le droit fil de l'Initiative Atlantique africaine portée par le Souverain. Il s'agit de corriger par le génie civil ce que la géographie coloniale avait figé : des Etats enclavés, condamnés au transit sous conditions, qui trouveraient enfin dans l'Atlantique marocain un débouché souverain. La diplomatie a ouvert les portes, l'ingénierie portuaire s'apprête à les faire tenir.

C'est là, sans doute, le véritable sens de ce 47e anniversaire. Oued Eddahab n'a plus besoin qu'on la commémore comme une victoire ancienne. Elle est devenue, à force de consulats inaugurés et de quais coulés, l'endroit où la profondeur africaine du Maroc cesse d'être une formule de discours pour devenir une adresse postale.

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