À l'occasion de l'Africa Fashion Week de Londres, des créateurs zimbabwéens présenteront bien plus que des collections de vêtements. À travers leurs créations, ils racontent des histoires d'identité, de patrimoine et de savoir-faire, tout en créant de nouvelles opportunités pour les artisanes, les entrepreneurs créatifs et l'industrie de la mode du Zimbabwe.
Le public ne voit généralement que le résultat final : un sac à main exposé sous les projecteurs londoniens, un mannequin défilant sur un podium ou un créateur recevant les applaudissements du public.
Mais derrière chaque collection se cachent des années d'expérimentation, de transmission culturelle, d'entrepreneuriat, d'artisanat et de persévérance.
Cette année, cette histoire traversera les frontières pour relier le Zimbabwe au Royaume-Uni.
Les créatrices Chido Kaseke, fondatrice de la marque PatCh Maokoe Zimbabwe, et Ropafadzo Kuki Mapira, fondatrice et directrice de la marque SOLEIL, participeront à l'Africa Fashion Week London (AFWL), qui se tiendra les 22 et 23 août 2026.
Considéré comme l'un des rendez-vous les plus influents de la mode africaine, cet événement constitue une vitrine internationale pour les créateurs du continent.
Leur participation s'inscrit dans le cadre du programme Creative DNA Zimbabwe, un accélérateur panafricain dédié à la mode, soutenu par le British Council et l'Ambassade de Suisse au Zimbabwe, et mis en œuvre localement par Haus of Stone Showroom.
Repositionner la créativité zimbabwéenne sur la scène mondiale
Pour Danayi Chapfika-Madondo, fondatrice et directrice artistique de Haus of Stone Showroom, cette initiative s'inscrit dans une démarche plus large visant à repositionner la créativité zimbabwéenne dans un contexte international où l'authenticité, le savoir-faire et le récit culturel occupent une place de plus en plus importante.
L'organisation est devenue l'une des principales plateformes de développement de la mode au Zimbabwe, en proposant des espaces de vente éphémères, des programmes de mentorat et des formations intensives.
Depuis l'arrivée du programme Creative DNA dans le pays, plus de 50 créateurs ont bénéficié d'un accompagnement comprenant du mentorat, du développement commercial et des financements d'amorçage.
Les résultats commencent déjà à se faire sentir.
Après avoir permis à un premier créateur zimbabwéen de participer à l'Africa Fashion Week London en 2025, le programme accompagnera cette année deux marques sur la scène internationale.
Danayi Chapfika-Madondo insiste toutefois sur un point essentiel :
« Je ne participe pas personnellement en tant que créatrice. Mon rôle consiste à accompagner les designers sélectionnés dans le cadre du programme Creative DNA Zimbabwe. »
Deux visions différentes d'une même identité
Les deux marques qui représenteront le Zimbabwe à Londres proposent des approches très différentes, mais complémentaires.
Chido Kaseke s'est imposée grâce à ses sacs et accessoires artisanaux, qui mettent en valeur le patrimoine culturel et les techniques traditionnelles.
À l'inverse, SOLEIL incarne une nouvelle génération de créateurs qui explorent les questions d'identité à travers des vêtements contemporains et un langage esthétique plus moderne.
Selon Chapfika-Madondo, les deux marques partagent néanmoins un point commun fondamental : le storytelling.
« Les deux créatrices s'appuient profondément sur la narration, mais elles utilisent le design de manière très différente pour exprimer les multiples facettes de l'identité zimbabwéenne. L'une s'inspire de nos racines et de notre évolution culturelle, tandis que l'autre crée des œuvres profondément ancrées dans la mémoire. »
Leur travail intervient à un moment où les consommateurs internationaux recherchent de plus en plus des produits porteurs de sens, plutôt que de simples marques.
Pour les créateurs africains, cette évolution représente une opportunité majeure.
Derrière les podiums, la réalité économique
L'image glamour des semaines de la mode masque souvent une réalité plus pragmatique : la mode est avant tout une activité économique.
Pour Chapfika-Madondo, les défilés ne constituent pas une finalité, mais un outil.
« Les défilés sont la cerise sur le gâteau. Ils servent avant tout d'instruments de marketing destinés à accroître la visibilité des créateurs. »
Selon elle, aucun créateur ne peut construire une marque solide sans accéder directement aux marchés et aux publics qui correspondent à son positionnement.
Cette philosophie est au cœur du modèle développé par l'Africa Fashion Week London.
Au-delà des podiums, l'événement propose des espaces de vente, des rencontres avec des acheteurs, des séances de réseautage et des opportunités commerciales susceptibles de transformer de petites entreprises créatives en marques capables d'exporter leurs produits.
L'accès aux marchés, principal défi des créateurs africains
Pour le British Council, le manque d'accès aux marchés internationaux constitue l'un des principaux obstacles auxquels sont confrontés les créateurs africains.
« L'un des plus grands défis auxquels sont confrontés de nombreux designers africains n'est pas le manque de talent, mais le manque d'accès », explique Farai Ncube Tarwireyi, directrice régionale des arts pour l'Afrique subsaharienne au British Council.
« L'accès à de nouveaux marchés, aux réseaux professionnels et aux opportunités qui permettent aux entreprises créatives de se développer reste un défi majeur. »
Grâce au programme Creative DNA, les créateurs sont mis en relation avec des acheteurs, des professionnels du secteur et des partenaires potentiels au Royaume-Uni et dans d'autres pays.
« Ces relations peuvent ouvrir des portes bien après la fin de l'événement, qu'il s'agisse d'un nouveau distributeur, d'une collaboration ou d'un partenariat permettant à une entreprise d'accéder à de nouveaux marchés. »
Selon elle, les retombées dépassent largement les seuls créateurs.
« La mode fait vivre un vaste écosystème composé de producteurs textiles, d'artisans, de photographes, de stylistes, de spécialistes du marketing, de fabricants et de commerçants. »
Construire un véritable écosystème de la mode
L'un des enseignements les plus importants de la renaissance de la mode africaine est qu'aucune réussite individuelle ne peut, à elle seule, construire une industrie.
Pour Danayi Chapfika-Madondo, les semaines de la mode ne créent pas des industries.
« Une Fashion Week joue un rôle essentiel parce qu'elle rassemble l'ensemble de l'écosystème : les stylistes, les mannequins, les photographes, les créateurs textiles, les tanneries et même les producteurs agricoles. »
Construire une industrie de la mode compétitive à l'échelle mondiale exige bien davantage que du talent créatif.
Cela nécessite des politiques publiques adaptées, des investissements, des infrastructures, des programmes de formation et une participation active du secteur privé.
« Nous avons besoin d'une approche fondée sur deux piliers », explique-t-elle.
« Le gouvernement doit mettre en place des politiques favorables et des programmes structurés, tandis que le secteur privé doit développer des partenariats mutuellement bénéfiques avec les créateurs afin de stimuler la croissance économique. »
La mode comme levier d'autonomisation des femmes
L'impact de cette transformation est particulièrement visible dans les ateliers de production.
Derrière chaque sac signé PatCh Maokoe se trouvent des artisanes dont les compétences ont été développées grâce à des programmes locaux de formation et de mentorat.
Selon Chapfika-Madondo, la créatrice travaille en étroite collaboration avec des femmes qu'elle a elle-même formées.
« Au-delà de la transmission des compétences nécessaires à la fabrication de produits capables de rivaliser sur les marchés internationaux, elle leur offre une source de revenus durable et une véritable autonomie économique. »
À mesure que la demande internationale augmente, les opportunités se multiplient.
La croissance des entreprises entraîne l'augmentation des volumes de production, l'agrandissement des ateliers et la création de nouveaux emplois.
« L'accès aux marchés d'exportation lui permettra enfin d'obtenir une rémunération à la hauteur de son savoir-faire. »
Une réalité que connaissent de nombreux créateurs africains, souvent contraints d'évoluer sur des marchés locaux où le pouvoir d'achat ne reflète pas toujours la qualité de leur travail.
Changer le récit sur le Zimbabwe
La mode a toujours été un moyen d'exprimer une identité.
Au Zimbabwe, elle devient également un outil permettant de transformer l'image du pays à l'international.
« Tout ce qui est profondément enraciné dans votre identité vous donne un avantage considérable dans un secteur aussi compétitif que la mode », estime Chapfika-Madondo.
« Le monde est aujourd'hui en quête d'histoires authentiques. »
Selon elle, la mode permet de présenter une image du Zimbabwe bien différente de celle qui domine habituellement les médias internationaux.
« Pendant longtemps, le Zimbabwe n'a été perçu qu'à travers le prisme de ses difficultés économiques et politiques. Le design nous permet aujourd'hui de raconter une autre histoire. »
Une histoire fondée sur l'innovation, l'héritage culturel, l'imagination et la créativité.
Pour Rasheeda Nalumoso, responsable régionale de l'économie créative au British Council, les industries culturelles africaines participent déjà à la transformation des représentations mondiales.
« L'économie créative a le pouvoir de rapprocher les communautés, de créer des moyens de subsistance durables et d'ouvrir de nouvelles voies de coopération entre le Royaume-Uni et l'Afrique. »
Une industrie en pleine transformation
Lorsque Olori Ronke Ademiluyi-Ogunwusi a fondé l'Africa Fashion Week London, son ambition dépassait largement l'organisation d'un simple défilé.
« La mode est l'un des plus puissants outils de narration du continent africain, mais elle constitue également un formidable moteur économique », affirme-t-elle.
Derrière chaque collection se cache tout un réseau composé de créateurs, d'artisans, de fabricants, de fournisseurs et d'entrepreneurs.
Pour le British Council, la réussite ne peut pas être mesurée à travers un seul événement.
« Le succès ne se mesure pas à une collection ou à un défilé. Il se mesure à la capacité des créateurs à construire des entreprises durables, à créer des opportunités pour les autres et à contribuer à l'émergence d'une industrie de la mode reconnue à l'échelle internationale et économiquement viable. »
Pour Danayi Chapfika-Madondo, l'objectif est clair.
Elle imagine un Zimbabwe reconnu comme un pôle mondial de la mode durable, du savoir-faire artisanal haut de gamme et du storytelling culturel.
À Londres, PatCh Maokoe Zimbabwe et SOLEIL représenteront bien plus que deux marques de mode.
Elles incarneront une économie créative en pleine expansion, fondée sur le patrimoine, l'artisanat et l'entrepreneuriat.
Dans une industrie mondiale de plus en plus tournée vers l'authenticité, leur parcours rappelle peut-être une vérité essentielle : la plus grande richesse de l'Afrique ne réside pas seulement dans ce qu'elle produit, mais aussi dans les histoires qu'elle raconte.